Life During Wartime (Todd Solondz, 2009)

de le 29/03/2010
 
FacebooktwitterFacebooktwitter

Apparu sur la scène indépendante US il y a un peu plus de vingt ans, Todd Solondz jouit d’une réputation à peu près aussi haute que sa rareté sur les écrans. Un style inimitable, drôle et dérangeant à la fois, un véritable artiste qui se fout royalement de la morale et capable de rire de tout. Surprise pour les amateurs du bonhomme quand il se lance dans une suite à ce qui reste son meilleur film pour beaucoup, Happiness. Mais Solondz n’est pas un réalisateur comme les autres, Life During Wartime n’est donc pas une suite comme les autres. Le réalisateur a semble-t-il construit une œuvre assez balisée, et son dernier film s’inscrit dedans mais si certaines références resteront obscures pour ceux qui découvrent son univers, le film reste hautement accessible à tous, sous réserve bien entendu d’adhérer au style pas commun du tout et immédiatement déstabilisant. Ainsi, dès la scène d’ouverture, la messe est dite. Les spectateurs ayant vu Happiness y verront une scène de déjà-vu (confirmée par la réplique de Joy), les autres hallucineront devant ce grand moment d’humour politiquement incorrect, hilarant et nous mettant presque mal à l’aise, tant le dialogue est surréaliste. Concrètement, Life During Wartime revient sur les trois soeurs d’Happiness, dix ans plus tard, et autour desquelles vont graviter d’autres personnages, la plupart venant d’autres films de Todd Solondz. Mais ce qui pourrait ne ressembler qu’à un film d’initiés se révèle être une succulente comédie dramatique, complètement folle et décalée.

Là où l’idée de donner une suite à un film important et autonome devient originale, c’est quand le réalisateur décide de faire jouer des rôles déjà vus par de nouveaux acteurs. Il reprend ainsi le principe utilisé sur Palindromes, à savoir qu’un même personnage peut très bien être obèse ou avoir le physique de Jennifer Jason Leigh selon le moment. Pour le reste, il semble poursuivre la même étude comportementale, en s’intéressant cette fois à l’Amérique traumatisée post-Bush. À ce titre, il signe un scénario absolument virtuose, justement récompensé à Venise. On assiste pantois à un portrait d’une Amérique en pleine déprime/reconstruction au travers de portraits de femmes essentiellement, mais cela va encore plus loin avec un récit qui a tout d’universel finalement. De part les thèmes qu’il aborde tout d’abord, presque innombrables: la famille, le sexe, le bonheur, la dépression, l’amour, le succès, la religion, la guerre, la pédophilie, la perversion, l’enfance, les traumas… et au dessus de tous les notions d’oubli et/ou de pardon.

Avec son scénario d’une efficacité imparable, Solondz voit très grand et manipule le spectateur à loisir, jouant avec les émotions les plus opposées afin de nous déstabiliser. Ainsi, ce qui ressemblait tout d’abord à une pure comédie décalée avec un sous-texte social se transforme peu à peu en quelque chose de bien plus noir et désenchanté. Et si on riait de bon cœur devant les larmes des personnages au début, ils nous effraient et nous bouleversent de plus en plus au fur et à mesure que le film déroule sa succession de drames du quotidien. Il faut dire qu’on se retrouve devant une sacrée galerie de personnages tous plus névrosés les uns que les autres, et qu’ils se trainent tous un passé des plus lourds à gérer. Ainsi le titre assez mystérieux trouve ça signification, tous ces personnages vivent en tant de guerre c’est une évidence, une guerre contre eux-mêmes et leur mémoire.

Life During Wartime dérange profondément, et à plusieurs niveaux. Tout d’abord car il démonte avec une facilité déconcertante l’american way of life et l’image intouchable de la famille modèle américaine. Ensuite car il dépeint avec un naturel qui fait froid dans le dos ce qu’on appelle des monstres ordinaires confrontés à leurs démons intérieurs et aux fantômes du passé. Pour cela Solondz utilise à merveille les ellipses et les silences qui en disent long, et se permet même des scènes qui épousent l’onirisme sans tomber dans le ridicule. Mais ce qui dérange le plus finalement, c’est le ton qu’il adopte pour aborder des sujets extrêmement graves. Car même quand le film devient beaucoup plus sérieux, il est toujours traité avec une certaine forme de légèreté véritablement déstabilisante, un recul qui vient créer l’empathie envers ces personnages morts à l’intérieur et qui se construisent un bonheur illusoire.

Pour atteindre un tel niveau, il était nécessaire que les acteurs soient exemplaires. L’ensemble de la distribution est tout simplement parfaite. En grand directeur d’acteur, Solondz tire le meilleur d’un cast quatre étoiles, des habitués du cinéma indépendant auxquels s’ajoute une merveilleuse Charlotte Rampling, impressionnante dans sa confrontation avec Ciarán Hinds. Mais c’est Shirley Henderson, interprète de Joy, qui fera le lien entre tous les personnages. L’actrice est tout simplement bouleversante tant elle étale une palette d’émotions immense, c’est bluffant. Guidée par la somptueuse musique d’Haendel, la mise en scène de Todd Solondz est précise dans ses cadres et imprime un rythme mélancolique qui tranche avec le cynisme ambiant, loin des tics habituels du ciné indie. Avec une cruauté mêlée à une certaine sympathie pour ces écorchés vifs, le réalisateur signe là un film surprenant. Cherchant les hommes derrière les monstres, montrant la difficulté d’accorder ou de recevoir le pardon, Life During Wartime est une expérience désabusée qui nous écrase jusque dans son final carrément désespéré. On rit beaucoup c’est vrai, mais on rit surtout très jaune…

FICHE FILM
 
Synopsis

10 ans ont passé après les épreuves qu'a traversées la famille Jordan. Joy, qui découvre que son mari Allen n'est pas encore guéri de ses problèmes d'addiction, aimerait trouver du réconfort auprès de sa mère et de ses sœurs Trish et Helen, mais celles-ci ont leurs propres problèmes. Trish, dont le mari a été arrêté pour pédophilie, tente de retrouver l'amour dans les bras de Harvey, un homme mûr et divorcé. Helen, elle, n'est pas épanouie malgré son succès à Hollywood. Ces différentes histoires, qui remettent en scène certains personnages du film Happiness, posent la question du pardon et de ses limites.