L’Exercice de l’État (Pierre Schoeller, 2011)

de le 27/10/2011
 
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Il est amusant de voir que L’Exercice de l’État n’est jamais seul, toujours dans l’ombre d’un autre à l’image de ces hommes de l’ombre qui font la politique. À Cannes il était l’autre film politique avec le méprisable La Conquête, ce mercredi il se retrouve aux côtés de l’excellent Les Marches du pouvoir. C’est dommage, et un peu injuste tant le troisième film de Pierre Schöller (après Zéro défaut et l’estimé Versailles avec Guillaume Depardieu) possède d’immenses qualités. Un véritable film politique qui en décortique le fonctionnement dans un certain sens du détail c’est déjà quelque chose de rare. Alors quand il le fait intelligemment et voit sa forme plutôt soignée, il serait dommage de passer à côté. L’Exercice de l’État c’est un de ces films qui peinent à séduire par leur affiche, leur casting pas très glamour et leur bande annonce peu aguicheuse. Pourtant c’est une des meilleures raisons pour se déplacer vers un film français au cinéma cette année. Ce n’est pas tous les jours qu’on accède à l’inaccessible, à l’envers de ce décor qui passionne tant les foules. Surtout en ce moment.

L’Exercice de l’État comporte deux séquences particulièrement puissantes et qui prises seules ne pourraient pas s’intégrer logiquement à un film politique. La première c’est la séquence d’introduction. Une scène de rêve avec une femme nue, un crocodile et un secte en habits de cérémonie. On navigue en plein cinéma surréaliste où tout n’est qu’allégorie comme on le comprendra par la suite, l’ensemble du film et son brillant scénario se construisant tel un écho à la magistrale ouverture. La seconde apparaîtra un peu plus tard dans le récit. Un accident de la route d’une violence inouïe, entre Crash et Boulevard de la mort, et qui vient à la fois mettre un coup de poing au film et au spectateur qui ne pouvait pas le voir venir. Si ces deux séquences sont si importantes c’est qu’elles tranchent complètement avec le rythme et l’esthétique générale de L’Exercice de l’État tout en s’imposant comme essentielles et ne sonnant donc jamais comme des morceaux rapportés n’importe comment. Cette violence crue, cet onirisme surréaliste, ces éléments incongrus font partie quelque part du mythe politique qui se voit ici déconstruit en règle, avec une maestria qui agacerait presque. Car on est face à un film qui sait visiblement de quoi il parle et se construit autour d’une niche de personnages tels qu’on les imagine ou les fantasme parfois, mais avec toujours un pied dans le réel. Ainsi, dans sa globalité il adopterait presque le rythme d’un film de gangster étroitement lié à un thriller mais sans en reprendre les codes visuels. C’est plus dans le déroulement du récit que cela s’impose avec cette ouverture suivant l’introduction et qui produit immédiatement un sentiment d’urgence, lançant le film sur des rails qu’il ne quittera plus et créant cette sensation de course permanente. Ce serait donc ça la politique, être sans cesse sur le fil, sur le point de déraper, jouer avec le point de non-retour… c’est à peu de choses près l’idée qu’on s’en fait finalement et Pierre Schöller l’a très bien compris. Il met en place un dispositif narratif complexe propre au thriller politique, avec une mécanique précise de destruction des hommes et des idéaux. Il faut voir le dialogue entre les deux « anciens » et ces répliques dignes d’Audiard parfois dans sa qualification de l’état. Car finalement, le sujet n’est pas tant l’exercice du pouvoir que celui des responsabilité de l’homme d’état en effet, autre preuve d’intelligence d’un film qui avance vers là où on ne l’attend pas. En menant des personnages jusqu’à cette marionnette insoumise qu’est Bertrand Saint-Jean puis en les lui arrachant comme autant de crèves-coeurs, Pierre Schöller développe le mode de création d’un cynique, d’un déçu, mais qui ne renoncera jamais à sa vocation de pouvoir.

Pour donner du corps et une âme à tout cela, sans se laisser aller aux errements d’un cinéma-vérité contre-productif, Pierre Schöller adopte une mise en scène rigoureuse mais qui sait se montrer ludique. Des mouvements élégants, des cadres précis, l’ensemble a de la gueule et s’impose comme un thriller politique haut de gamme mais qui se permet quelques fantaisies bienvenues telles ces incrustations de SMS à l’écran, rythmant également le récit à leur façon. L’apport de Julien Hirsch, directeur de la photographie chez André Téchiné, n’est sans doute pas étranger à la réussite cinématographique de cet Exercice de l’Etat. Fait de dissonances permanentes afin d’aboutir sur un malaise lié à cet envers du décor qui nous arrive en pleine gueule, le film est porté sur les épaules décidément très solides d’Olivier Gourmet, massif et puissant à l’écran, bien aidé par des seconds rôles tous très bien écrits, à l’image du personnage de Michel Blanc, homme de l’ombre mais figure paternelle et modèle d’un glorieux passé, porté par des idéaux nationaux (il récite par coeur l’oraison funèbre de jean Moulin par Malraux). De ces unités se crée un ensemble impressionnant de maîtrise et de rigueur, enfin un vrai film traitant de la politique, c’est plutôt appréciable.

FICHE FILM
 
Synopsis

Le ministre des Transports Bertrand Saint-Jean est réveillé en pleine nuit par son directeur de cabinet. Un car a basculé dans un ravin. Il y va, il n’a pas le choix. Ainsi commence l’odyssée d’un homme d’Etat dans un monde toujours plus complexe et hostile. Vitesse, lutte de pouvoirs, chaos, crise économique… Tout s’enchaîne et se percute. Une urgence chasse l’autre. A quels sacrifices les hommes sont-ils prêts ? Jusqu’où tiendront-ils, dans un Etat qui dévore ceux qui le servent ?