L’étrangère (Feo Aladag, 2010)

de le 16/04/2011
 
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Alors que le printemps bat son plein, il y a en ce moment dans les salles une véritable tendance aux films à sujets lourds capables de terrasser les plus costauds des spectateurs, comme pour équilibrer les choses. Et parmi ces oeuvres déjà sorties ou à venir, il y a L’Etrangère, drame surpuissant qui n’aurait pas volé son Oscar du meilleur film étranger à la dernière cérémonie. Bardé de récompenses dans la plupart des films où il est passé, L’Etrangère est le premier film de Feo Aladag, actrice récurrente de séries allemandes depuis le milieu des années 90. Et pour son passage derrière la caméra, ainsi que son premier scénario pour le cinéma, elle ne choisit pas vraiment la simplicité en s’attaquant au délicat problème des turcs en Allemagne. Le sujet a beau être le terrain de chasse habituel de Fatih Akin, en choisissant l’actrice principale de Head-On elle livre un drame poignant, bouleversant par son sujet et sa conclusion en forme de coup de poing. Un film difficile qui n’évite pas quelques pièges tendus de façon pourtant évidente mais un premier film qui impressionne tout de même.

Ce qui est certain c’est que L’Etrangère n’est pas le film qu’on va voir en famille le samedi soir pour se détendre. Non, car outre le choc culturel entre Allemagne et Turquie, en toile de fond, il s’agit d’un film tourné essentiellement vers un des sujets les plus difficiles : la violence conjugale. On peut y ajouter un combat pour la survie d’une mère, une lutte contre les traditions religieuses et familiales et autres thématiques tout aussi légères. L’Etrangère est un film pesant, ce qui n’en fait pas pour autant un film lourd. Entre des mains peu expertes ou portées sur le pathos, on imagine très bien à quel point le résultat aurait été catastrophique. Au lieu de ça, devant la caméra de Feo Aladag, et sans doute en grande partie grâce à sa sensibilité féminine, c’est un film dont la sobriété tranche avec le propos. Et c’est une des raisons qui en font un film si puissant.

Et il en fallait de la sobriété pour ne pas tomber dans le film pompier. L’Etrangère c’est une structure hyper classique, rectiligne, et qui hormis dans son dernier acte ne joue pas la carte du drame crescendo. Concrètement c’est un récit classique qui se voit ponctué de séquences chocs pour étayer son propos en forme de cri d’alarme. Et entre une femme qui se fait violenter, un mari qui veut enlever son fils, un frère qui la tabasse et autres moments de joie, on est servis. Mais pourtant les scènes les plus douloureuses, là encore mise à part la dernière qui est est presque too much tant elle nous touche en plein coeur et ne nous laisse aucune issue, restent les plus sobres. Ainsi le désaveu total des parents, les larmes d’un père aux idées rétrogrades et à l’honneur plus fort que tout, la détresse d’une mère dominée, c’est là qu’est l’essentiel. Et que dire de cette séquence de mariage bouleversante, où en quelques minutes c’est tout un espoir, toute une vie qui s’effondre… Vraiment L’Etrangère est un film fort, presque trop parfois car il broie les tripes du spectateur qui n’a aucune chance de prendre le recul nécessaire devant autant de drames, choses habituellement possible quand les mêmes éléments se retrouvent dans le cinéma américain peu enclin à la sobriété. En gros, malgré tout, on reste loin de l’attentat lacrymal et manipulateur que l’on pouvait craindre. Et pourtant les larmes risquent de couler en salles.

Cette sobriété vantée plus haut se cristallise dans la mise en scène. Feo Aladag est bien consciente qu’elle débute et qu’elle ne doit pas en faire trop. Et plutôt que d’appuyer chaque scène forte, elle s’efface et se contente d’imprimer une détresse et une urgence à chaque plan, sans effet de style outrancier. Le résultat est beau, brutal, imparable. Il faut dire que le film est porté par une bande d’acteurs formidables, eux-mêmes écrasés par l’interprétation magistrale de Sibel Kekilli. L’actrice (ex-actrice de porno, comme quoi cela mène à tout, même au grand cinéma) livre une performance assez incroyable de justesse. Son combat pour la vie, pour faire respecter le degré nécessaire d’humanité à son existence, est un des plus poignants et réalistes vus au cinéma depuis quelques temps. L’actrice n’a aucun mal à nous emporter dans cette lutte contre la monstruosité du monde et la bêtise des hommes et de leurs traditions dégueulasses. Avec tant de puissance déployée, on regrette d’autant plus les écarts du film, à l’image de cette relation inutile entre Umay et son collègue de travail, imposant une sous-intrigue faiblarde.

La mode est aux drames bien pesants, ça tombe bien pour L’Etrangère qui est pile dans le schéma. Sauf que pesant ne rimant pas nécessairement avec lourd, le premier film de Feo Aladag est tout simplement une oeuvre surpuissante. par la sobriété de son traitement et de sa mise en scène, toutes les séquences chocs trouvent un équilibre assez génial mais d’autant plus difficile. On en ressort chamboulé, bouleversé par ce combat d’une femme perdu d’avance contre toutes les monstruosités d’une société trop rigide pour être humaine. Un drame magnifique, rare.

FICHE FILM
 
Synopsis

Pour protéger son fils de son mari violent, Umay, une jeune femme turque d’origine allemande, quitte Istanbul et retourne vivre dans sa famille à Berlin. Mais les membres de sa famille, prisonniers des valeurs de leur communauté, ne l’accueillent pas comme elle l’espérait. Umay est obligée de fuir à nouveau pour épargner le déshonneur aux siens.