L’étrange pouvoir de Norman (Chris Butler et Sam Fell, 2012)

de le 04/08/2012
 
FacebooktwitterFacebooktwitter

Quand deux écoles de la stop-motion se rencontre, d’un côté Chris Butler et Laika Entertainment, à l’origine des Noces funèbres et Coraline, et de l’autre Sam Fell, passé pendant quelques années au studio Aardman où il a co-réalisé Souris City, cela donne L’étrange pouvoir de Norman, un des bijoux d’animation de l’année.

A chaque fois avec l’animation en stop-motion, et peu importent les qualités intrinsèques du film lui-même, ce qui frappe c’est l’ampleur de la tâche et les chiffres qui donnent  le tournis. Sur L’étrange pouvoir de Norman, il est question de quelques 31000 têtes modelées, chacune représentant entre 5 et 6 heures de travail, plus de 3 mois pour construire une marionnette, des centaines de milliers d’accessoires, plus d’1700000 plans et au moins une séquence qui a représenté un an de tournage. C’est tout simplement colossal et la beauté du résultat en appelle également à cette sensation de voir l’alliance parfaite entre des technologies ancestrales (l’héritage de Ray Harryhausen) et les plus belles avancées actuelles (tournage en 3D, utilisation d’imprimantes relief, le motion control miniature…). Si en plus de la démonstration technique, le film s’avère simplement réussi, on ne peut qu’être impressionné. Alors quand il s’avère tout simplement brillant, digère toutes ses influences pour livrer un objet de cinéma unique, respectueux et ambitieux, qui s’adresse autant aux enfants qu’aux adultes, on sait qu’on tient une pépite. Décidément, après Coraline, le studio Laika prouve qu’il est déjà au sommet.

Pendant que Gullermo Del Toro prépare sa guerre entre robots et monstres géants, et que Tim Burton cherche à retrouver sa grâce passée, c’est du côté de Chris Butler et Sam Fell qu’il faut regarder pour trouver la plus belle ode aux freaks depuis Hellboy II, la plus belle déclaration d’amour au pouvoir de l’imaginaire depuis Le Labyrinthe de Pan et une des plus belles équipée sauvage d’enfants/adolescents depuis des lustres. L’étrange pouvoir de Norman, c’est un peu la même philosophie que Shaun of the Dead. Rendre hommage, détourner, mais ne jamais oublier la création. Avec sa séquence d’introduction qui s’ouvre sur un film d’horreur en noir et blanc et en 4/3, pour mener vers le cœur du sujet, à savoir que Norman a tendance à voir des fantômes, dont sa grand-mère qui lui sert d’ange gardien, le bien nommé Paranorman (pourquoi avoir changé un titre aussi simple ?) impose déjà une vraie signature. A partir de là, le film se démultiplie pour ne plus se cantonner à un genre en particulier mais pour embrasser toute une frange du cinéma populaire, avec deux « genres » de prédilection pour guider le récit : le teen movie et le film fantastique. Dans la bande constituée on retrouve tous les motifs chers à John Hugues qui se retrouvent catapultés dans une trame en appelant au souvenir de tous les grands films de fantômes, de zombies et de sorcières. Les monstres Universal, les morts-vivants de Romero et les figures ésotériques du cinéma gothique anglais semblent avoir tous été invités à la fête pour se matérialiser sous forme d’inquisiteurs-zombies. Un véritable festival qui ne tourne jamais ses hommages ou clins d’œils en ridicule mais leur montre au contraire un profond respect, preuve d’une œuvre passionnée et absolument pas dans la vague du cynisme hollywoodien. On pourra s’amuser à chercher les petites ou grosses références, d’Evil Dead à Massacres dans le train fantôme, on pourra se prendre au jeu de l’effroi ou de la comédie adolescente, on y verra surtout une fable fantastique assez géniale car transformant un matériau narratif assez basique et déjà vu en une expérience ébouriffante et émouvante, ponctuée d’images carrément puissantes.

Car L’étrange pouvoir de Norman ce n’est finalement qu’une ode à la tolérance et à la différence, certes, mais dans une ère de cinéma qui n’a de cesse de ridiculiser le pouvoir du fantastique et de l’imaginaire, ou de ne prêter que peu d’attention aux films qui s’y intéressent, le film est carrément salvateur. Du freak souffre-douleur, Norman devient un véritable héros pour son monde, et les étapes qui le mènent à ce destin sont toutes merveilleusement écrites. L’étrange pouvoir de Norman est un film drôle, un film aux séquences effrayantes, car il les aborde comme un vrai film d’horreur, mais surtout un film tout entier porté par sa morale un brin naïve mais toujours aussi belle. Le film s’inscrit ainsi comme une synthèse idéale entre un teen movie et un conte fantastique, ponctué de séquences bluffantes pour de l’animation en stop-motion, d’une longue course poursuite en voiture à des scènes de foule qui représentent autant de prouesses technologiques. Avec toujours en ligne de mire cette thématique très spielbergienne qui vise à faire de l’enfant le sauveur du monde adulte, car lui est capable de voir l’invisible et de croire en l’imaginaire, L’étrange pouvoir de Norman prend toujours un peu plus d’ampleur jusqu’à ce final dément qui mêle images d’apocalypse, divinité païenne en colère et poésie du chaos avec une maestria qui en impose. Et si le film est si impressionnant, c’est que la mise en scène s’affranchit de plus en plus des contraintes technologiques de la stop-motion, allant jusqu’à reproduire des plans à la Sam Raimi, absorbant juste ce qu’il faut d’imagerie numérique et donnant au film une sensation de réalisme jusque là jamais atteinte. Cette technique d’animation jusque là limitée, notamment par les expressions faciales des personnages, passe ici une étape fondamentale. On se trouve face à des personnages véhiculant de véritables émotions, parfois plus que dans un film d’animation en images de synthèses. Et quand la technologie la plus élaborée se trouve au service d’un récit universel aux niveaux de lecture multiples et accessible à tous les publics, à la rythmique parfaite et la mise en images sophistiquée, cela donne du cinéma, tout simplement. Et du beau cinéma.

FICHE FILM
 
Synopsis

Une petite ville est prise d'assaut par une armée de zombies. Qui peut-on appeler à la rescousse ? Le seul garçon du coin capable de parler avec les morts : Norman. Pour sauver ses congénères d'une malédiction vieille de plusieurs siècles, Norman va devoir combattre zombies, fantômes, sorcières et pire encore, une tribu d’adultes bornés qui risque de lui poser bien des problèmes…