Les Nuits rouges du bourreau de jade (Julien Carbon & Laurent Courtiaud, 2009)

de le 20/04/2011
 
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Il est toujours délicat le passage à la mise en scène d’un critique de cinéma. Certains le réussissent de façon insolente quand ce désir est présent depuis les débuts, mais la plupart se vautrent lamentablement, car ces deux métiers n’ont rien en commun si ce n’est l’amour du cinéma. Chez le duo Carbon/Courtiaud c’est un objectif qui remonte à leurs débuts. Co-fondateurs avec Christophe Gans de la meilleure revue de cinéma de genre, orienté asiatique, parue en France (HK Orient Extrême dont l’esprit se trouve toujours dans la collection HK Vidéo) ils se sont vite échappés à Hong Kong pour travailler comme scénaristes à la Film Workshop de Tsui Hark. Leur nom on le trouve associé au très bon Running Out of Time de Johnnie To et au bordélique, un peu nul, mais cool quand même, Black Mask 2 de Tsui Hark. Leur désir de passer à la réalisation était tel qu’ils n’ont pas vraiment eu le choix, et le résultat ce sont ces Nuits rouges du bourreau de jade, film qui hérite déjà du plus beau titre de l’année et a fait parler de lui en bien dans la plupart des festivals de cinéma de genre où il fut présenté. Concrètement ce premier film de Julien Carbon et Laurent Courtiaud est à leur image, passionné. On pourra lui reprocher tout ce qu’on voudra, et il n’est clairement pas parfait ce film, mais il s’en dégage un tel amour du beau cinéma, une telle passion pour son actrice principale (Carrie Ng, et surtout pas Frédérique Bel), l’incroyable sensation de voir un fantasme de cinéphile prendre vie, qu’on lui pardonne volontiers tous ses écarts de conduite.

Thriller fétichiste, film de torture érotique, polar féminin, Les Nuits rouges du bourreau de jade est difficilement classable, et c’est ce qui fait sa force. À vrai dire c’est avec ce côté un peu foutraque, typique des productions HK et impensable dans une production à 100% française, que le duo de réalisateurs nous charment pour ne plus nous lâcher. Bien entendu il convient d’entrer dans leurs fantasmes (aussi bien cinéphiles que féminins et sexuels) et d’accepter un pur film de genre fortement segmentant. Le maître mot sera sensuel, et le ton est donné immédiatement. Le temps d’un petit clin d’oeil au tout premier film de leur mentor Tsui Hark (Butterfly Murders) nous voilà déjà face à une première scène de torture exceptionnelle. Car en ces quelques longues minutes les réalisateurs ringardisent violemment toute la vague de torture porn. En y apportant une sacrée dose de sensualité, et d’érotisme sado-masochiste, ils transforment une scène à priori banale dans le cinéma de genre moderne en un étrange ballet des sens où souffrance et plaisir se confondent jusqu’à l’extase suprême/mise à mort traitée de façon hyper-graphique avec des codes couleurs bien définis qui la font presque basculer dans le surréalisme. Le sang y est rouge vif, la machine à suffocation un trésor visuel, une telle introduction annonce un grand film.

Malheureusement tout ne sera pas du même niveau et on sent bien qu’on reste tout de même, malgré toutes les attentes suscitées par les talents présents, face à un premier long métrage. Une légère maladresse qui se ressent dans la construction avec des séquences pas très utiles ou inutilement longues. Si l’ensemble des Nuits rouges du bourreau de jade suit toujours la même ligne directrice, avec tortures, meurtres, hommages au cinéma de genre asiatique et européen, le tout sur une trame narrative de thriller, a droit des sous-intrigues pas toujours passionnantes. De même, si les scène d’opéra chinois sont très belles, visuellement elles s’accordent parfois difficilement à l’ensemble. Mais cela reste de l’ordre du détail, car globalement le film est une réussite assez insolente qui ramène le cinéma de genre de la pornographie vers l’érotisme, en espérant que d’autres lui emboîtent le pas. Car avec ce duel à distance entre 2 idées de la féminité, l’une cristallisant l’imagerie d’un certain cinéma pinku, l’autre sorte de Samourai melvillien au féminin, le feu et la glace, même si on est clairement en plein fantasme masculin hétéro, on a en plus un film qui se tient narrativement. Concrètement Les Nuits rouges du bourreau de jade va bien plus loin que de la simple citation ou un étalage de sang et de sexe, il y a un véritable fil efficace malgré ses écarts. Avec même un scénario surprenant et audacieux jusque dans son final et sa relecture moderne et constante d’un mythe ancestral.

Et si on prend un véritable plaisir devant les trésors de perversité illustrés à l’écran (avec en point d’orgue la préparation dantesque d’un dry martini un peu spécial), c’est que Julien Carbon et Laurent Courtiaud multiplient les choix payants. Ils se sont entourés pour l’occasion de grands talents, dont Ng Man-ching (qui signe sa plus belle photo depuis Infernal Affairs II) et les Seppuku Paradigm qui signent pour leur troisième bande originale, après Eden Log et Martyrs, encore une petite bombe, ou encore Horace Ma à la direction artistique (c’est tout de même le bonhomme qui occupait ce poste sur Dragons Forever, Dr Wong en Amérique ou encore One Nite in Mongkok). Le résultat? Souvent sublime. Si cela se sent déjà dans le propos même, à l’image il apparaît comme évident que Les Nuits rouges du bourreau de jade est un film d’esthètes. Un délice pour les yeux globalement, même si certaines séquences qui tranchent avec l’esthétique de l’ensemble choquent. Et à vrai dire, dans une telle recherche de sensualité, même les séquences ouvertement gores ou le gunfight inspiré du cinéma de Johnnie To ne dépareillent pas. Non, si on lui fera un reproche essentiel, c’est sur Frédérique Bel. L’actrice a beau se glisser dans la peau d’un personnage froid et déterminé, presque surhumain, elle ne semble jamais à sa place. On le ressent vraiment. D’autant plus que face à elle, deux pointures ont répondu présent : l’excellent Jack Kao, à nouveau dans le rôle de gangster qui lui va si bien, mais surtout Carrie Ng. L’icône de la catégorie III (de Sex & Zen à Naked Killer, son pouvoir de séduction a rapidement enflammé le monde entier) qui est également une grande actrice tout simplement (voir City on Fire ou The Lovers) est ici au centre de toutes les attentions. Objet de fantasme et dominatrice, elle porte avec sa folie, sa détermination et son charme malsain tout le film.

[box_light]Légèrement plombé par les prestations minables d’actrices françaises semble-t-il peu impliquées, Les Nuits rouges du bourreau de jade parvient pourtant à se relever comme par miracle. Véritable travail d’esthètes, cri d’amour pour la beauté au cinéma, hommage vibrant au fantasme parmi les fantasmes, Carrie Ng, le premier film derrière une caméra pour Julien Carbon et Laurent Courtiaud est une réussite. Des défauts il en a, mais surtout des qualités qui en font un premier film plus que prometteur. Mariant subtilement plaisir et souffrance avec des hommages appuyés mais intelligents au cinéma qui les fait vibrer, ces nuits rouges nous emportent dans des lieux inédits pour un jeu pervers des plus délicieux.[/box_light]

FICHE FILM
 
Synopsis

Hong Kong, de nos jours. Carrie est obsédée par les châtiments du Bourreau de Jade. Exécuteur du premier Empereur de Chine, il torturait ses victimes à l'aide de redoutables griffes et d'un poison provoquant un plaisir extatique mortel. Avec la complicité de son amant, elle explore des perversions sadiques inouïes et rêve de redonner vie à la légende en mettant la main sur la potion maudite. Surgit alors Catherine, une Française recherchée par Interpol et détentrice à son insu du précieux élixir, caché dans une antiquité qu'elle entend bien écouler. Le destin les réunit par l’entremise de Sandrine, trafiquante d'art, tandis que l’objet brûlant suscite aussi la convoitise d’un mafieux taïwanais, Monsieur Ko...