Les Neiges du Kilimandjaro (Robert Guédiguian, 2011)

de le 17/11/2011
 
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On le dit surtout humaniste Robert Guédiguian depuis Marius et Jeanette, gros succès populaire qui lui permit d’enfin se faire un nom après 6 films. On en a presque oublié, ses choix aidant, à quel point il était un cinéaste engagé, voire carrément militant. Tout aussi fier de ses racines marseillaises, ville vers laquelle il revient sans cesse, que de ses idées politiques très à gauche, celui qui a mis en scène une partie de la vie de François Mitterrand (Le promeneur du champ de Mars) en est finalement le porte-drapeau en appliquant à sa carrière le fameux slogan « la force tranquille ». Avec Les Neiges du Kilimandjaro il revient à un cinéma engagé, mais point de coup de boule social à l’horizon, Robert Guédiguian n’a plus le poing tendu aussi haut et son regard est un peu plus triste qu’avant, à mesure que ses espoirs de revoir le monde ouvrier reprendre du poil de la bête fondent comme neige au soleil. Ses partisans d’hier ont construit cette nouvelle classe moyenne, des gens ni pauvres ni riches, qui ont simplement renoncé à leurs rêves pour s’asseoir sur une existence paisible. Il y a quelque chose de profondément naïf dans ce cinéma et ce regard diront les détracteurs, et c’est précisément pour cela qu’il vaut mille fois plus que n’importe quelle chronique misérabiliste sur la vie des banlieues ou qu’une partouze bobo entre trentenaires du seizième. Il y a à la fois l’espoir et la vie.

Cette utopie qui ne le quitte jamais vraiment, celle des hommes qui croient en quelque chose et refusent d’accepter l’évidence, qui luttent à la fois pour conserver des droits parfois acquis dans le sang, c’est le ciment de ce cinéma social plus chantant que du Ken Loach mais tout aussi lucide et percutant. En retrouvant sa famille de cinéma, et sa famille tout court, il dresse un état des lieux édifiant du monde ouvrier mais également d’une certaine évolution de la société, où les rebelles d’antan aujourd’hui rangés n’acceptent pas ceux qui ont quelque part repris leur flambeau en adoptant des méthodes bien plus radicales, voire inacceptables. Robert Guédiguian dresse ce portrait délicat aux sentiments appuyés mais communicatifs en faisant doucement glisser son film d’une tonalité vers l’autre, discrètement et avec une certaine élégance rustique. Les Neiges du Kilimandjaro ne s’ouvre pas de la plus gaie des façons mais annonce plutôt bien la couleur avec un tirage au sort pour savoir qui subira un plan social. De cette note assez rude il part pourtant vers une chronique de cinquantenaires assez légère, bien que sincère sur le vide laissé par un licenciement dans une vie. Il reste sur ce ton qui qui lui valut le succès de Marius et Jeannette, un bonheur simple, jusqu’à la séquence de l’anniversaire de mariage où on entend pour la première fois les notes de la chanson de Pascal Danel qui donne son titre si fort au film. Mais voilà, le marseillais n’a pas pour seule ambition de faire un film « léger », au contraire, il a des choses à dire et entend bien les crier fort, tant qu’il peut. Il fait basculer ensuite son film dans un mélange entre thriller solaire et film de vengeance tranquille, sans jamais perdre de vue son propos social et sa réflexion sur le temps qui passe en même temps que s’évapore la fougue. L’air de rien, tout en restant détaché, Guédiguian utilise le conte moral pour parler de sujets de société très actuels, du chômage des seniors aux familles éclatées en passant par la vie des banlieues. Et il faut lui reconnaître un véritable talent pour capter ces petits riens qui bâtissent l’existence, même si pour cela il faut accepter, bien aidé par son humanisme, toute cette naïveté.

Sans faire de grands discours l’utopiste emporte le spectateur dans des émotions bien palpables. Il n’a pas besoin d’en faire des tonnes, ni de tomber dans ce « réalisme qui fait vrai » et qui peut plomber le cinéma. Il fait juste ce qu’il faut, adopte un point de mise en scène ultra classique et sans aucun artifice, simplement du cinéma à l’ancienne, un brin pataud mais qui fonctionne. C’est que chez Robert Guédiguian la place d’honneur n’est pas réservée à la caméra mais aux acteurs, qui font de ces Neiges du Kilimandjaro une fable sociale à la fois légère et puissante, presque trop humaniste quand il s’agit de reprendre les figures du poème « les Pauvres gens » de Victor Hugo, trop utopiste, trop loin de la crasse peut-être. Mais un peu d’espoir sous le chant des cigales, avec quelques merguez et du pastis, avec des personnages aux rires et pleurs communicatifs tellement plus vrais que n’importe quel pantin de cinéma-vérité, ça fait tellement de bien. Tellement qu’il n’est pas loin de nous tirer de chaudes larmes dans sa sublime séquence de fin. Un très beau film.

FICHE FILM
 
Synopsis

Bien qu’ayant perdu son travail, Michel vit heureux avec Marie-Claire. Ces deux-là s’aiment depuis trente ans. Leurs enfants et leurs petits-enfants les comblent. Ils ont des amis très proches. Ils sont fiers de leurs combats syndicaux et politiques. Leurs consciences sont aussi transparentes que leurs regards. Ce bonheur va voler en éclats avec leur porte-fenêtre devant deux jeunes hommes armés et masqués qui les frappent, les attachent, leur arrachent leurs alliances, et s’enfuient avec leurs cartes de crédit… Leur désarroi sera d’autant plus violent lorsqu’ils apprennent que cette brutale agression a été organisée par l’un des jeunes ouvriers licenciés avec Michel.