Les Murmures du vent (Shahram Alidi, 2009)

de le 22/03/2010
 
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Le cinéma irakien est à l’image du pays tout entier, brisé dans ses fondations. Et ce cinéma qui fut relativement faste dans les années 50 à 70 a souffert d’une succession de révolutions et dictatures qui l’ont détruit. Mais après avoir vu les Murmures du Vent, il ne fait aucun doute que non seulement ce cinéma est plein de potentiel mais il possède en son sein des artistes tout simplement exceptionnels. Car ce Shahram Alidi a pondu un film magistral, sensitif, bouleversant sans jamais être facile. Mais surtout, c’est du vrai cinéma! Pas un de ces pseudos faux reportages, pas du cinéma vérité ou du cinéma social visuellement moche, non c’est du très beau cinéma. Là où on pouvait légitimement s’attendre à un profond sentimentalisme plombant on se trouve au royaume de l’allégorie, de l’image hypnotique et fascinante qui requiert une attention et une implication totale du spectateur. L’oppression dont est victime le peuple kurde en devient symbolique et le film n’en est que plus exigeant, comme une toile de maitre dans laquelle il est nécessaire de s’immerger complètement pour en tirer un sens. Les Murmures du Vent fait partie de ces films dont le pouvoir se situe en totalité dans les images, même s’il comporte des lignes de dialogue, car le travail démentiel effectué sur chaque plan sonne comme un insupportable cri de détresse autant que comme une recherche purement esthétique qui nous plonge dans une sorte d’état léthargique qui fait de ce film une expérience de cinéma rare.

Les plus blasés persistent à dire avec assurance que tout a déjà été fait au cinéma, et bien il faut croire que non. Car jamais illustration d’un conflit (même si là on dépasse le stade du conflit, il s’agit d’un génocide pur et simple) n’avait pris une telle ampleur. Les images des massacres demeurent d’ailleurs invisibles, le réalisateur préférant justement en montrer les conséquences dramatiques qui prennent des allures de réflexions abstraites et tranchent littéralement avec tout ce qu’on a l’habitude de voir quand ce genre de sujet est traité au cinéma. C’est la grande force des Murmures du Vent, son originalité et cette forme d’abstraction qui rendent le film à la fois fascinant et profondément difficile d’accès, à la manière de toutes ces fabuleuses illustrations contemplatives qui élèvent le cinéma au rang d’oeuvre d’art. Quand Shahram Alidi cite des influences classiques telles que Kurosawa, Ozu ou Tarkovski, on les retrouvent forcément à l’écran, dans la construction millimétrée des plans ou dans la portée symbolique des images.

Mais le film va même encore plus loin que ça dans l’allégorie, dépassant à l’occasion le simple sujet du génocide en question pour proposer quelque chose de bien plus universel. Ainsi on y trouve par exemple des réminiscences du cinéma surréaliste, courant métaphorique par excellence. Dans l’idée, ces scènes incroyables quand Mam Baldar (l’oncle aux ailes) revient dans des lieux précédemment visités, remplis de vie, et qui se retrouvent dévastés et hantés par la mort, qui nous renvoient directement à la construction de certaines scènes miroirs de l’Âge d’Or de Luis Buñuel. Ou encore celle, définitivement surréaliste, où l’aveugle est encordé par l’armée à cet arbre où sont pendues des milliers de radios, exécution finale de la liberté d’expression dans un lieu qui représente à la fois un carrefour de cultures (les radios diffusant des messages dans toutes les langues) et le berceau de l’humanité (l’arbre gigantesque).

Autant dire que pour saisir les nombreux messages du film il convient d’être attentif mais surtout réceptif au concept et aux images. Car l’ensemble ne suit pas une construction narrative classique, s’affranchit de la plupart des codes pour entrer dans le cinéma sensitif (par définition très exigeant). Les Murmures du Vent, pour peu que l’on s’y plonge sans retenue, est une descente aux enfers assez éprouvante car elle nous prend aux tripes par la simple évocation du drame ambiant. Car derrières les images magnifiques (l’utilisation du scope est sublime, chaque plan est travaillé comme un tableau qui prend vie tout d’un coup) se cache quelque chose d’assez terrible, la tentative d’élimination d’un peuple entier et la volonté de le faire taire. Ce facteur un peu spécial, véritable messager, devient le gardien de la parole et donc de la liberté, quand ces images de plumes de colombes accrochées à des barbelés ne laissent pas le moindre doute sur l’idée même de paix au Kurdistan…

Les acteurs, pour la plupart amateurs, nous bouleversent d’un simple regard. La puissance évocatrice de cet homme qui hurle de douleur devant tant de drames, implorant son dieu quand son cri de perd dans l’immensité qui l’entoure, vient nous transpercer le coeur. Une simple image vaut mieux que mille discours, et le réalisateur l’a bien compris. Chaque plan mériterait une analyse complexe tant on y trouve un travail d’orfèvre sur les transparences et les réflexions (fumées, vitres, miroirs…), c’est un véritable film d’esthète qui démontre par l’image le pouvoir des mots et des sons. Magnifique dans la mise en scène et dans les thèmes qu’il aborde, on n’est pas prêt d’oublier le premier cri de ce nouveau-né, symbole ultime d’une vie qui a toujours sa place, c’est splendide.

FICHE FILM
 
Synopsis

Mam Baldar, l'oncle aux ailes, exerce depuis bien longtemps le métier de postier dans différents villages de montagne au Kurdistan Irakien. Mais il n'est pas un postier comme les autres puisqu'il transmet des sons et des paroles enregistrés sur des cassettes. Un jour, un commandant des partisans, loin de chez lui, demande d'enregistrer les premiers pleurs de son enfant qui va naître prochainement. En se rendant dans ce village, le postier découvre que tous les enfants ainsi que la femme du commandant ont été conduits dans une vallée éloignée afin d'assurer leur sécurité, et il se met donc en route pour les rejoindre là où ils sont.