Les Moissons du Ciel (Terrence Malick, 1978 )

de le 07/10/2009
 
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Cinq longues années séparent ces Moissons du Ciel de Badlands, en attendant ensuite 20 ans pour son film suivant, la Ligne Rouge, Malick confirme qu’il ne vit pas de son art. Il a simplement besoin de temps en temps de poser sur pellicule son regard sur le monde et les hommes qui évoluent dedans… Et avec ce deuxième film, il signe non seulement son premier chef d’œuvre mais il entre directement, malgré le peu de succès au box-office, dans la légende des réalisateurs les plus convoités d’Hollywood. En 1h30 il livre ce qui restera comme un des plus beaux films de l’histoire du cinéma, une sorte de révolution formelle, mais pas seulement. Un film qu’on ne peut pas vraiment caser dans un genre particulier, à la lisière entre le drame et le documentaire, un film qui confronte l’homme à la nature toute puissante dans un maelström d’images inoubliables. Un film qui peut vite paraître inaccessible aussi tant certaines images poussent la réflexion très loin…

Car si la nature tenait déjà un rôle très important dans Badlands, c’est encore plus le cas ici. Sauf que là où dans ce dernier elle représentait un refuge zen pour les personnages et qu’elle servait d’allégorie à leurs états d’esprit, elle prend un rôle bien plus conséquent dans les Moissons du Ciel. C’est comme si elle se révélait sous son vrai jour, à la fois d’une beauté ultime mais aussi d’une cruauté incontrôlable, comme si c’était elle le seul et unique juge des actions de l’homme. Alors certes les métaphores sont toujours là mais on ne peut plus dire avec certitude à quoi correspond chaque image de la nature. Les plans sur les champs de blé ou sur des animaux sont multipliés jusqu’à faire fondre la plupart des conventions cinématographiques du drame!

Encore une fois Malick ne pose aucun jugement sur ses personnages, fait encore un beau doigt d’honneur à tous les clichés attendus et au manichéisme… Ainsi, s’il montre Bill (Richard Gere) à l’usine ou les hordes de travailleurs temporaires pendant les moissons, il ne tombe pas pour autant dans la critique sociale, John Ford l’a fait sur les Raisins de la Colère et il n’y a rien à rajouter. Aucun des personnages n’est tout blanc ou tout noir, y compris le propriétaire (Sam Shepard) dont certains regards ne laissent aucun doute sur ce qu’il est capable de faire (ou sur ce qu’il a fait, on ne le saura jamais). Le couple manipulateur peut très bien être vu comme une déclinaison de celui de Badlands en légèrement plus mûr mais leurs ambitions sont finalement proches…

Ici Bill se crée sa propre sphère et y entraîne Abby (Brooke Adams), il se rend rapidement compte que son idée fantasmée n’est pas compatible avec la réalité et que des limites dangereuses ont été dépassées, on le voit dans une scène furtive, extrêmement émouvante quand il comprend que même si l’amour commence comme un jeu, il peut devenir bien réel… L’histoire est poignante c’est indéniable, mais le réalisateur va très loin pour nous en éloigner! L’exemple le plus parlant restant cette scène où Bill et Abby se retrouvent, moment de pure émotion, mais désamorcée par un plan sur une plante en train de pousser… comme si peu importent les drames ou les joies qui peuvent se passer, il se passe toujours des choses beaucoup plus grandes autour, des choses universelles qui rendent la vie de l’homme bien futile…

C’est à ça que servent toutes ces images, mettre l’homme et ses tragédies face à la grandeur et la beauté de la nature, et en conclure que l’on est rien, qu’on ne décide de rien… Pour cela il va jusqu’à invoquer les catastrophes naturelles (invasion de sauterelles qui détruit à la fois la richesse du fermier et les rêves de Bill puis l’incendie). Une fois de plus on retrouve cette idée de purification par le feu, comme si c’était le seul moyen de repartir sur la bonne voie, mais aussi que quoiqu’on fasse la nature reprendra toujours ses droits et nous le fera payer au prix fort, un drame en entraînant un autre… On comprend que le choix de Malick de filmer des grands espaces écrasés par le ciel, de créer une profondeur de champ gigantesque qui rend les hommes minuscules, n’est pas simplement là pour faire de jolies images…

Avec sa photographie belle à en pleurer, les Moissons du Ciel vient 3 ans après Barry Lyndon confirmer qu’il n’y a rien de plus beau au cinéma que les éclairages naturels. Les 3/4 du film ont été tournés au lever ou au coucher du soleil, donnant à l’image quelque chose de magique, d’onirique, d’extrême dans sa beauté. On pourrait en écrire des pages et des pages qu’on n’arriverait même pas à rendre justice à la plastique fabuleuse de ce film…

Les 3 acteurs principaux sont fabuleux et ont peut-être trouvé là leurs plus grands rôles, la narration faite d’ellipses et d’une utilisation encore une fois totalement justifiée de la voix off crée une distanciation facile… La musique qui alterne passages du « Carnaval des animaux » avec une des plus belles composition d’Ennio Morricone vient juste poser un léger voile de douleur qui s’accorde merveilleusement aux images. Les destins sont tragiques mais on souhaiterait presque que ce ballet somptueux ne s’arrête jamais tant on est comme envoûté par les images. Et quand malheureusement arrive la fin, on reste seul avec nos réflexions sur notre place dans une nature si vaste, si belle et si impressionnante et sur l’importance toute relative de nos convictions… Et à 35 ans, Terrence Malick entrait dans la légende comme l’un des plus grands formalistes de notre siècle…

FICHE FILM
 
Synopsis

En 1916, Bill, ouvrier dans une fonderie, sa petite amie Abby et sa sœur Linda quittent Chicago pour faire les moissons au Texas. Voyant là l'opportunité de sortir de la misère, Bill pousse Abby à céder aux avances d'un riche fermier, qu'ils savent atteint d'une maladie incurable...