Les Marches du Pouvoir (George Clooney, 2011)

de le 22/10/2011
 
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George Clooney est un type agaçant, c’est un fait. Cette classe qu’il dégage même dans des publicités débiles pour du café, ce talent d’acteur qui lui a permis d’être le seul survivants d’Urgences, cette capacité à faire oublier qu’il fut un jour à l’affiche du Retour des tomates tueuses… Mais le pire finalement, c’est de voir qu’il fait mentir l’évidence, à savoir qu’un acteur n’a pas vraiment sa place derrière la caméra. Dès son premier film, le brillant Confessions d’un homme dangereux, qui valut à Sam Rockwell un Ours d’Argent du meilleur acteur à Berlin, il a fait preuve d’une maturité insolente. Quelque chose qu’il confirma avec l’exceptionnel Good Night, and Good Luck, démonstration d’une utilisation intelligente des moyens du cinéma pour à la fois livrer une oeuvre à la personnalité et quelque chose d’engagé. On passera sur l’anecdotique Jeux de dupes, légère déconvenue, et voilà Les marches du Pouvoir et son titre français tout pourri qui balaye d’un revers de main toute la symbolique du titre originale, Ides of March, les Ides de Mars ((Jules César fut assassiné pendant les Ides de Mars, jour festif dédié au dieu Mars, en 44 avant Jésus-Christ, sans avoir tenu compte des prédictions de l’haruspice étrusque Titus Vestricius Spurinna et du rêve de sa femme Calpurnia.)) en français dans le texte. En ouvrant la dernière Mostra de Venise, George Clooney frappait un grand coup car ses Marches du Pouvoir est un des films abordant la politique parmi les plus brillants jamais réalisés, mais pas que. Et c’est bien là qu’il est grand.

Il est amusant de voir que George Clooney qui livrait une sérieuse charge envers la politique républicaine, et donc celle de Bush par extension, dans son second film, semble porter aujourd’hui un regard complètement désabusé sur la politique. Lui le fervent supporter démocrate va jusqu’à ce mettre en scène dans une vision blanche de Barack Obama – les affiches de campagne sont sans équivoque – qui n’apparaît plus du tout comme un idéal pour sauver le pays. Ainsi, si Les Marches du Pouvoir poursuit une oeuvre engagée, elle abandonne tout aspect militant, préférant adopter un cynisme absolu dans sa vision des coulisses du monde politique. On pourra reprocher à George Clooney une certaine facilité dans son propos général qui ressemble bien trop à un lieu commun du type « tous des pourris » digne d’une discussion entre deux piliers de comptoir, mais derrière il ausculte pourtant avec une certaine justesse le pouvoir de l’ombre. En prenant pour décor la campagne d’un sénateur pour la présidence, il touche du doigt quelque chose d’essentiel dans la construction du pouvoir politique : la faiblesse des dirigeants. Ainsi, s’il cristallise tout autour de lui, le gouverneur Mike Morris n’est pas à proprement duit au centre du récit. Il le parcourt plutôt comme une figure fantomatique, presque une figure de ‘lombre alors qu’il est le seul à évoluer en pleine lumière. Les Marches du Pouvoir s’articule plutôt autour de Stephen Meyers, son conseiller surdoué. Tout le film est construit autour de son regard, il s’ouvre et se ferme sur un plan serré sur son visage. Entre les deux images iconiques à souhait, une tragédie se joue en coulisses. Et ce n’est pas pour rien qu’est cité l’assassinat de Jules César, en filigrane dans le titre original, car grâce à la construction millimétrée du scénario du trio George Clooney/Grant Heslov/Beau Willimon, d’après la pièce de théâtre Farragut North de ce dernier, on voit se mettre en place un procédé imparable de sacrifice. Sacrifice de l’homme de la lumière ou de celui de l’ombre, tout l’enjeu est là, avec des conséquences bien distinctes et tout aussi majeures dans les deux cas. Et si les mécanismes de la politique américaine nous sont exposés assez brillamment, de façon didactique mais jamais lourde, il est vrai que l’intérêt se situe surtout dans le thriller. Car Les Marches du Pouvoir a beau commencer tel un pur film politique, il vire peu à peu au thriller paranoïaque que ne renierait pas Roman Polanski. L’intelligence de George Clooney réalisateur nous saute alors aux yeux : livrer un film complètement « oscarisable » au premier abord, très gentil en apparence mais qui embrasse à la fois un discours d’une noirceur inattendue et une appartenance au pur cinéma de genre. c’est brillant, dans la construction comme l’exécution.

À l’aise avec la grammaire cinématographique comme un réalisateur classique, George Clooney nous sort une démonstration de ce que le cinéma populaire et engagé devrait être. S’il n’utilise jamais de poudre aux yeux, préférant construire des cadres incisifs à la symbolique permanente (les symboles de l’oncle Sam tout puissant sans cesse mis à mal en tant que témoins des tragédies), il assure un mouvement d’une belle fluidité quand il cherche la dramaturgie. Jouant en permanence avec les faux-semblants et la manipulation qui passent tous deux autant par le récit que par l’image, il pousse son propos jusqu’à l’extrême dans ce plan final, un travelling circulaire en suspension temporelle qui s’avère lourd de sens et d’enjeux. Il n’est que la conclusion logique d’une construction visuelle faite de petites touches de mouvements de caméra d’une classe assez incroyable, iconisant puis détruisant ses personnages dans des plans-séquences toujours au plus près de ces hommes qu’il préfère généralement suivre. L’aspect tragédie antique se jouant en coulisse, dans les arcanes du pouvoir, est encore accentué par la bande originale de ce surdoué d’Alexandre Desplat qui signe une composition faisant la part belle aux tambours de guerre, sans équivoque sur le discours de Clooney. Devant la caméra, c’est un festival. Si les personnages féminins sont quelque peu sur la touche, soit fouille-merde soit nid à problème, le quatuor masculin est fascinant. Que ce soit la lutte à distance à laquelle s’adonnent les conseillers expérimentés interprétés par Paul Giamatti et Philip Seymour Hoffman, parfaits comme à leur habitude, ou la relation complexe qui se lien entre George Clooney, homme de la lumière, et Ryan Gosling le prodige de l’ombre, tout est juste. Ce gigantesque show permanent qu’est la scène politique nous éclabousse le visage, les luttes intestines et les procédés imparables de manipulations qui s’y déroulent nous impressionnent, tout comme le talent fou que possède George Clooney, définitivement héritier majeur du cinéma de Sidney Lumet pour son approche et son traitement. L’ex-Docteur Ross s’avère également être un brillant catalyseur de la classe folle que dégage Ryan Gosling, encore une fois. En voilà un autre qui finit par devenir agaçant tant il est doué.

FICHE FILM
 
Synopsis

Stephen Meyers est le jeune mais déjà très expérimenté conseiller de campagne du gouverneur Morris, qui se prépare pour les élections à la présidence américaine. Idéaliste et décidé à faire honnêtement tout ce qu’il peut pour faire gagner celui qu’il considère sincèrement comme le meilleur candidat, Stephen s’engage totalement. Pourtant, face aux manipulations et aux coups tordus qui se multiplient vite, Stephen va devoir faire évoluer sa façon de travailler et de voir les choses. Entre tentations et désillusions, les arcanes du pouvoir le transforment…