Les Liens du sang (Jacques Maillot, 2008)

de le 23/11/2009
 
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On a tendance à oublier que le polar a fait les beaux jours du cinéma français, bien plus que d’autres genres moins glorieux. On a eu des Melville, Malle, Deray, Verneuil, Lautner, Boisset, Corneau, Miller… Ce cinéma fait partie de l’identité cinématographique française et certains de ces films sont toujours des modèles dans le monde, à juste titre. Et si les dinosaures du genre se sont un peu calmé il y a dans la nouvelle génération quelques réalisateurs qui semblent à même de redorer ce blason, par exemple bien sur Olivier Marchal, Guillaume Nicloux, Nicolas Boukhrief et Frédéric Schoendoerffer… Si Jacques Maillot ne peut pas encore prétendre à rentrer dans ce cercle, le réalisateur du pas génial Nos Vies Heureuses signe là un film tout simplement bluffant, qui joue avec les codes du polar pour raconter un drame familial poignant et qui n’est pas seulement porté par deux acteurs en grande forme… belle grosse surprise!

En adaptant l’histoire vraie des frères Papet, un flic et un voyou, c’est l’occasion de renouer avec un style presque abandonné en France, le polar froid et sec à la mode 70’s, remis au goût du jour depuis quelques années aux USA, par exemple avec Narc. Sur le plan visuel les Liens du Sang est une tuerie. La lumière un peu ocre, la caméra portée, la reconstitution sans faille du Lyon des années 70, la musique, les fringues, les coupes de cheveux improbables… l’ambiance rapidement posée est vraiment réussie. Tout comme les personnages, ça fait plaisir de voir des présentations qui ne s’étirent pas sur 30 minutes, qui touchent juste les points essentiels et jouent habilement de l’ellipse, c’est rare et pas mal de réalisateurs devraient en prendre de la graine.

Et si tout l’aspect polar est une réussite totale, avec une belle fusillade plutôt bien construite et un final bien tragique dans la pure lignée d’un film de gangsters, c’est ailleurs que se situent les plus belles choses. Car Maillot se joue de tous ces codes et profite d’un sujet en or pour dresser un drame psychologique merveilleusement ciselé. Avec le grand frère gangster qui sort de taule mais qui reste le petit préféré d’un père malade, et le cadet flic intègre et revanchard, les Liens du Sang soulève une problématique universelle, certes déjà vue car vieille comme le monde, mais toujours passionnante. L’amour fraternel peut-il prendre le pas sur notre intégrité sociale, morale et professionnelle? En ne se posant jamais comme juge, le réalisateur a le mérite de ne pas vraiment proposer de réponse.

Il construit son film comme une spirale dont on saisit rapidement la seule issue, sans la mort de l’un des deux l’autre ne pourra jamais vivre sa vie… c’est assez pessimiste mais tellement vrai. Toute proportion gardée, le film se rapproche thématiquement du fabuleux La Nuit nous appartient de James Gray, avec son traitement plus que tragique des valeurs familiales qui se voient ébranlées par une activité illégale et deux frères que tout oppose, mais qui restent liés quoi qu’il arrive… Les tragédies les plus puissantes ont toujours reposé sur ces fameux liens du sang, des récits anciens aux plus grands films noirs, et leur complexité se révèle ici de nouveau, sous le regard d’un metteur en scène très lucide.

Le casting a dû s’imposer de lui-même, Guillaume Canet et François Cluzet étant dans doute liés dans la vie depuis le tournage de Ne le dis à Personne. Leur fratrie ne fait aucun doute et se ressent à l’écran, en d’autres mots on y croit sans problème. Les seconds rôles sont à la hauteur, tous très bien dirigés, mais le très beau coup vient des personnages féminins. Souvent relayées au simple statut d’élément de décor dans d’autres films du genres, on a ici droit à 3 personnages très forts, bien écrits, et interprétés par 3 actrices de talent : Clotilde Hesme, Marie Denarnaud et Carole Franck. En grand directeur d’acteurs, Jacques Maillot leur fait donner le meilleur d’eux-même, étayant un peu plus la crédibilité de l’ensemble.

Pas de happy end foireux, pas de mélo gratuit… le film est d’une justesse remarquable, que ce soit dans sa construction ou dans son propos. La seule véritable liberté prise avec le récit initial se situe dans le climax, qui peut paraître poussif mais qui vient mettre un point final à l’interrogation principale de façon abrupte et violente… Dans tous les cas on tient là un film de genre qui se différencie du reste de bien belle manière, un drame aux allures de polar mis en scène avec classe mais sans esbroufe, interprété par d’excellents acteurs toujours justes (Cluzet est une fois de plus génial en gangster paumé) et avec une thématique grave et passionnante. Il n’y a plus qu’à espérer que Jacques Maillot reviennent vite avec un nouveau film car il frappe vraiment fort avec celui-là! Une belle tragédie.

FICHE FILM
 
Synopsis

Lyon, à la fin des années 70. François, inspecteur de police, apprend la sortie de prison de son frère, Gabriel, qui vient de tirer dix ans pour meurtre. Entre le flic et son aîné, les retrouvailles ne sont pas évidentes, mais chacun a la volonté de tirer un trait sur le passé. Gabriel essaie de se ranger et François se met en quatre pour l'aider. Mais la réalité et les vieux démons finissent par les rattraper. Pour les deux frères, séparés par leurs choix, mais unis par le sang, le chemin parcouru semble étrangement aboutir à la même impasse.