Étreintes Brisées (Pedro Almodóvar, 2009)

de le 21/05/2009
 
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On l’attendait le retour du prodige espagnol, comme à son habitude sur la Croisette, et une fois de plus on n’est pas déçu! Almodóvar est un réalisateur qui n’a plus rien à prouver, il n’a jamais raté un film, ça fait maintenant 30 ans qu’il nous abreuve de son travail, une œuvre qui aura pris un tournant décisif avec Tout sur ma Mère (son film le plus bouleversant), abandonnant l’aspect comédie de ses débuts pour verser dans le mélodrame. Il est aujourd’hui l’un des seuls réalisateurs à alimenter le genre avec talent.

Et si Étreintes brisées ne sera une surprise pour personne car il ne révolutionne rien dans son cinéma, il annonce peut-être un changement. Car si les néophytes ne s’en apercevront sans doute pas, son dernier film a tout d’un film-somme dans lequel il revient sur plusieurs de ses œuvres passées, la présence de Rossy de Palma, qui fut longtemps sa muse et avec qui il n’avait plus tourné depuis la fleur de mon secret en 1995, n’étant pas le fruit du hasard…

Film nombriliste, oui, forcément quand on pose un regard sur sa carrière on l’est toujours. Mais ça ne rime pas avec auto-satisfaction. Le personnage de Mateo/Harry est clairement inspiré d’Almodóvar, mais comme à son habitude il entretient le mystère et on ne sait jamais où commence et où s’arrête l’aspect biographie. Mais dans toute œuvre d’un artiste on trouve des morceaux de lui-même, parfois plus que d’autres… Ici beaucoup, un peu comme dans la mauvaise éducation, sans doute le film auquel les étreintes brisées ressemble le plus, que ce soit sur certains thèmes ou sa construction. La narration ne suit pas un long fleuve tranquille, entre flashbacks et film dans le film, on est baladé et on reste encore abasourdi tant ce réalisateur génial est aussi un scénariste hors pair.

Véritable mélodrame tout autant que jeu de piste fascinant, on retrouve ici l’amour qu’Almodóvar porte au film noir et à ses figures, mais pas seulement… Le film est une véritable déclaration d’amour au cinéma, à son art, à toutes ces femmes qui peuplent ses films. Si il se permet l’auto-citation (le film dans le film, Chicas y Maletas, est une nouvelle version de femmes au bord de la crise de nerfs) il n’en oublie pas ce qui a forgé son amour pour le cinéma, ainsi sont cités Hitchcock qu’on reconnaît furtivement par un choix d’angle de caméra mais aussi Marilyn Monroe ou Audrey Hepburn, des femmes de cinéma fortes comme celles qui ont façonné le réalisateur (par le cinéma mais aussi dans sa propre vie…)… et toutes ces femmes se retrouvent incarnées dans Pénélope Cruz.

Elle n’a jamais été aussi belle qu’à travers les yeux d’Almodóvar et pourtant dieu sait que c’est une belle femme! Mais là elle possède une présence magnétique, ce n’est pas elle qui apparaît le plus dans le film mais pourtant elle l’illumine par son rôle de femme fatale qu’elle n’a pas choisi. Elle joue une actrice passionnée qui vit une passion avec son réalisateur mais est liée à un riche homme d’affaires… le propos est très troublant, on ne sait plus qui est qui. Qu’elle vive un drame, qu’elle soit amoureuse ou simplement heureuse, Pénélope Cruz donne au personnage de Léna une consistance incroyable. Elle était déjà surprenante de naturel dans Volver, elle rayonne ici comme jamais. Mais si elle parcourt l’ensemble du film, le contaminant de plus en plus, le reste du casting ne doit pas être oublié…

Lluís Homar, qui jouait Manuel dans la Mauvaise Éducation, fait partie des rares personnages masculins forts dans la filmographie d’Almodóvar. Il incarne ici ce réalisateur ayant vécu le pire drame pour un amoureux de l’image, devenir aveugle. A ses côtés Blanca Portillo interprète le personnage le plus dramatique car elle porte un lourd secret sans pouvoir l’oublier, ses aveux resteront pour moi la scène la plus forte du film. Autour d’eux, José Luis Gómez, Tamar Novas et Rubén Ochandiano campe tous des rôles d’écorchés par la vie, des hommes qui ne cessent de souffrir pour des raisons qui n’ont à priori rien à voir mais qui se rejoignent finalement tant le scénario est habile…

Dans cette merveille qu’il serait vain d’essayer de résumer, le réalisateur nous emmène en terrain connu tout en nous surprenant et en nous fascinant pendant deux heures. Sa mise en scène nous hypnotise dès les premiers plans, avec cette utilisation de la couleur rouge reconnaissable entre milles. On peut y voir un film au delà de ce qu’il semble être, la métaphore sur l’histoire de son pays est évidente. En effet pour se reconstruire l’Espagne a du volontairement oublier son passé afin de créer une base saine, mais aujourd’hui elle se doit de ré-ouvrir les livres d’histoire et d’affronter ce passé. C’est exactement ça que symbolise Mateo, qui après le drame décide d’oublier jusqu’à son nom pour se faire une nouvelle vie…

Certains diront sans doute qu’Almodóvar tourne en rond, qu’il ne se renouvelle pas… c’est en partie vrai, en particulier quand on assiste à ce genre de film « bilan », sauf que ce n’est en aucun cas un défaut lorsqu’un réalisateur maîtrise autant son art. Étreintes brisées est une merveille de cinéma, tout simplement.

FICHE FILM
 
Synopsis

Dans l'obscurité, un homme écrit, vit et aime. Quatorze ans auparavant, il a eu un violent accident de voiture, dans lequel il n'a pas seulement perdu la vue mais où est morte Lena, la femme de sa vie. Cet homme a deux noms : Harry Caine, pseudonyme ludique sous lequel il signe ses travaux littéraires, ses récits et scénarios ; et Mateo Blanco, qui est son nom de baptême, sous lequel il vit et signe les films qu'il dirige. Après l'accident, Mateo Blanco devient son pseudonyme, Harry Caine. Dans la mesure où il ne peut plus diriger de films, il préfère survivre avec l'idée que Mateo Blanco est mort avec Lena, la femme qu'il aimait, dans l'accident. Désormais, Harry Caine vit grâce aux scénarios qu'il écrit et à l'aide de son ancienne et fidèle directrice de production, Judit García, et du fils de celle-ci, Diego. Depuis qu'il a décidé de vivre et de raconter des histoires, Harry est un aveugle très actif et attractif qui a développé tous ses autres sens pour jouir de la vie, sur fond d'ironie et dans une amnésie qu'il a volontairement choisie ou, plus exactement, qu'il s'est imposé. Il a effacé de sa biographie tout ce qui est arrivé quatorze ans auparavant. Il n'en parle plus, il ne pose plus de questions ; le monde a eu vite fait d'oublier Mateo Blanco et il est lui-même le premier à ne pas désirer le ressusciter... Une histoire d'amour fou, dominée par la fatalité, la jalousie et la trahison. Une histoire dont l'image la plus éloquente est la photo de Mateo et Lena, déchirée en mille morceaux.