Les enfants loups, Ame & Yuki (Mamoru Hosoda, 2012)

de le 27/06/2012
 
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Malgré tout le bien qu’on pensait de Mamoru Hosoda, celui-là on ne l’avait pas vu venir. Et pourtant, et comme toujours avec ce génial réalisateur, Les enfants loups, Ame & Yuki arrive dans son œuvre avec une logique impossible à remettre en cause. A priori, dans cette histoire d’enfants loups, difficile de retrouver la quête initiatique de La Traversée du temps ou le portrait social 2.0 de Summer Wars. Il faut aller plus loin pour trouver la filiation évidente, il faut se pencher sur un caractère singulier des films de Mamoru Hosoda : leurs personnages féminins. Des personnages forts mais ancrés dans le réel, des héroïnes qui n’ont pas besoin de costumes étranges ou de poitrines disproportionnées pour s’imposer, des filles et femmes conscientes de leur place dans le monde et de leur pouvoir sur la société toute entière à travers leur famille. A travers le personnage d’Hana, il prolonge ses réflexions déjà brillantes entamées avec Makoto et Natsuki, mais également avec la grand-mère de cette dernière. Un pont générationnel qui fait de Les enfants loups, Ame & Yuki non seulement un film centré sur les enfants cités dans le titre mais également, et de façon égale, un grand film de femme qui évoque autant la passion adolescente que l’amour maternel dans ce qu’il a de plus pur, de plus complexe et de plus courageux. Et à travers cette fable mélancolique, Mamoru Hosoda atteint un niveau d’aboutissement qui impressionne. Encore.

S’il a pu être considéré à tord comme le « nouveau Miyazaki », terme générique utilisé par la presse pour chaque nouveau réalisateur d’animation japonaise, Mamoru Hosoda impose cette fois une filiation évidente. Le film a beau être plus grave et plus adulte, il renvoie autant par son cadre rural que par ses personnages à Mon Voisin Totoro, tout en s’en affranchissant complètement. Au premier abord, et visuellement surtout, Les enfants loups, Ame & Yuki parait moins impressionnant que Summer Wars. Plus posé, plus classique, sans les excès graphiques des univers fantastiques et/ou virtuels des films précédents, avec un ligne narrative claire et nette, le film semble marquer la rupture totale chez l’artiste tout en assurant son prolongement thématique. Cette fois Mamoru Hosoda va nous raconter l’histoire d’une mère qui doit élever seule ses enfants mi-hommes mi-loups, mais un peu à la manière de George Miller sur Happy Feet 2 il va utiliser ce point de départ bien défini pour proposer un discours bien plus vaste et qui n’a finalement que peu de rapport avec le concept d’enfant-loup. Avec sa somptueuse et longue introduction, il assomme déjà son monde, délivrant un moment de flottement et de pure mélancolie, quasiment muet, pour illustrer la rencontre et l’histoire d’amour entre Hana et l’homme-loup. Définitivement sur une autre planète, il signe un instantané de romantisme qui ridiculise tous ces « films romantiques » qu’on cherche à nous vendre comme lucides sur l’amour. Difficile de faire mise en place plus efficace et plus bouleversante. On en oublie les dessins, on en oublie l’argument fantastique, on entre dans un univers fabuleux. Et ce n’est que le début, le film prenant un virage fondamental au moment où Hana se retrouve seule avec ses enfants. Dès lors, Les enfants loups, Ame & Yuki ne cesse de s’élever jusqu’à son final monumental. Non pas par son côté spectaculaire, il en est totalement dépourvu, mais pour la puissance de son message, son universalité, sa beauté tout simplement. Au centre du film, la difficulté d’être une mère avec, encore une constante chez Hosoda, les notions de courage et de responsabilité qui triomphent de tout. Et son discours s’étoffe bobine après bobine, scène après scène, avec une grâce dans l’image et une précision dans la mise en scène et le découpage du récit qui en font un véritable bijou. Techniquement, c’est irréprochable, un vrai travail d’orfèvre d’autant plus impressionnant que Mamoru Hosoda se concentre sur une approche très contemplative, qu’il tentait sporadiquement dans ses films précédents, pendant la quasi totalité du film. Une évolution assez radicale de la rythmique de son cinéma, qui se retrouve ainsi liée à la représentation de la nature et à des sentiments assez forts. Il se permet quelques folies, mais jamais gratuites, toujours portées par le personnage d’Hana. Ainsi, on est presque choqués quand tout d’un coup avec la neige tombante les travellings s’accélèrent, ou que l’écran se trouve déchiré par la course d’un loup à travers la forêt et en vue subjective. Mais tout cela a du sens car chaque image, chaque mouvement, traduit une sensation, un sentiment, un état d’esprit. Mamoru Hosoda est un immense conteur d’histoires, mais c’est surtout un immense cinéaste qui raconte ses histoires par la manipulation de l’image. Et toute cette simplicité apparente n’est que l’élégant et pudique écran de fumée qui cache des rouages techniques d’une précision redoutable. Sauf qu’on les oublie en un clin d’œil  tant l’ampleur du film emporte tout sur son passage.

Difficile de ne pas parler de tourbillon émotionnel face à une œuvre aussi forte quand elle place intelligemment le spectateur face à sa propre histoire. Des souvenirs vaporeux de l’enfance à l’amour d’une mère, en passant par les cicatrices qui ne se referment jamais vraiment, la collection de traumas et d’instantanés de bonheur que dévoile Mamoru Hosoda fait de Les enfants loups, Ame & Yuki un film dont le regard sur la famille s’avère bien plus juste que nombre de films live qui ne lui arrivent même pas à la cheville. Jamais poussif, le film constitue l’aboutissement mélancolique d’une longue réflexion sur l’idée de famille tout autant que sur les portraits de femmes fortes, et c’est une expérience assez intense à vivre sur grand écran. Mais le film possède également des centaines d’autres pistes qu’il traite toujours sans les bâcler, l’inverse précisément de la mode hollywoodienne. A travers le personnage de Yuki, narratrice du film, il crée un personnage qui va passer son existence à combattre sa condition, à vouloir coûte que coûte laisser gagner l’humain dans sa double nature. Un symbole de cette partie de la population qui a besoin de vivre dans la normalité pour se construire. C’est à travers celui d’Ame que le film prend une ambition assez dingue. Du frère cadet faible et chétif, il devient le symbole d’un retour à la nature, d’une affirmation en tant qu’être unique totalement conscient des responsabilités qu’il a quelque part choisies. L’évolution des personnages, de tous les personnages y compris les secondaires qui sont encore une fois au service du récit et ne remplissent pas bêtement le cadre, est surprenante mais est surtout la preuve d’une qualité d’écriture assez exceptionnelle. On rit beaucoup devant Les enfants loups, Ame & Yuki, mais les larmes ne sont jamais loin. Ainsi dans toute la partie plus légère du film, avec Yuki et Ame jeunes enfants espiègles et turbulents, tout à coup ce dernier avide de lecture pose une question fondamentale sur le regard des humains sur les loups et leur prétendues méchanceté. Cette séquence tragique conditionnera tout un destin, voire plusieurs tant chaque membre de cette famille est intimement lié aux autres, y compris ceux disparus. L’évolution d’Ame, qui est celle d’un passionné, n’est pas sans rappeler parfois celle d’un extrémiste (voir cette scène terrible pendant laquelle il veut imposer sa « vraie » nature à sa sœur) avant de prendre la voie d’un accomplissement total. L’accomplissement personnel, il est peut-être là le cœur du film, dans ce « Vis pleinement » lancé par une mère protectrice à son fils, dans cette lutte titanesque qu’est la vie, dans tous ces efforts communs pour construire une existence et assimiler un héritage. On rit donc beaucoup devant Les enfants loups, Ame & Yuki, on pleure aussi beaucoup, mais on en ressort surtout avec l’intime conviction d’avoir vu important pour tenter de capter un jour le « sens de la vie ». Magnifique, et très impressionnant de maturité.

FICHE FILM
 
Synopsis

Hana et ses deux enfants, Ame et Yuki, vivent discrètement dans un coin tranquille de la ville. Leur vie est simple et joyeuse, mais ils cachent un secret : leur père est un homme-loup. Quand celui-ci disparaît brutalement, Hana décide de quitter la ville pour élever ses enfants à l'abri des regards. Ils emménagent dans un village proche d'une forêt luxuriante…