Les Dents de la mer (Steven Spielberg, 1975)

de le 15/01/2012
 
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Il est amusant, et triste à la fois, de noter que Steven Spielberg se traîne toujours la drôle de réputation de cinéaste infantile qui aurait non seulement transformé Hollywood en grande machine à fric mais n’aurait fait que des films immatures. Certains ont sans doute oublié qu’avant les années 70 et le Nouvel Hollywood il s’y produisait déjà des films colossaux tout à fait qualifiables de blockbusters et sont face à un blocage pathologique qui les empêche de considérer un réalisateur produisant de la richesse comme un auteur. Quoi qu’il en soit il serait bon de rappeler que Steven Spielberg n’a pas réalisé que E.T. et qu’à moins de trente ans il a réalisé coup sur coup Duel, Sugarland Express et Les Dents de la mer qui n’ont pas grand chose à voir avec des films pour enfants. Intéressons-nous à ce dernier, considéré à plus ou moins juste titre comme le premier véritable blockbuster du cinéma, thriller extraordinaire qui plus de trente ans après sa sortie n’a rien perdu de sa puissance et de sa maîtrise. Derrière le film d’horreur tellement culte qu’il est parfois considéré pour ce qu’il n’est pas, à l’image de Massacre à la tronçonneuse ou L’Exorciste, se cache l’œuvre d’un jeune réalisateur tout simplement surdoué et qui livre un film parfait alors qu’il ne s’agit en fait que de son deuxième essai pour le cinéma, Duel étant un « téléfilm ». La rétrospective en cours à la Cinémathèque Française permet de redécouvrir ce chef d’œuvre dans des conditions exceptionnelles.

Il est possible d’aborder Les Dents de la mer sous d’innombrables angles, très premier degré ou carrément métaphysiques, des dizaines d’ouvrages existent sur le sujet. Les Dents de la mer c’est avant tout un thriller redoutablement construit, imparable. Le seul film de Steven Spielberg qui transpire autant à la fois le goût pour la grande aventure épique comme en produisait Hollywood avant les 70’s que le cinéma d’Alfred Hitchcock auquel il rend ici hommage sur hommage avant de s’en détacher de s’affirmer comme un auteur véritable. Les figures sont connues, du travelling compensé au triple raccord dans l’axe en passant par le mode de narration visuelle de la première séquence d’attaque sur la plage bondée qui concentre tout le génie hitchcockien, et elles sont là autant pour l’hommage que pour servir un récit basé sur la peur. Plus de trente ans après, et après l’avoir vu des dizaines de fois, le film conserve toute son efficacité. Ainsi on se surprend à toujours bondir lors de l’apparition d’une tête dans le trou laissé dans la coque du bateau inspecté de nuit par Hooper, à rester tétanisé à l’apparition du requin en arrière plan lorsque Brody va rejeter de la viande ou à revivre intensément le bouleversement du monologue de Quint sur l’expérience de l’Indianapolis. C’est la marque des très grands films que de ne pas subir le passage du temps et Les Dents de la mer, peut-être le meilleur film de son auteur, est de cette veine là. Steven Spielberg fait preuve d’un sens du découpage et du rythme proprement incroyables pour le si jeune réalisateur qu’il était alors, dosant le suspense comme peu auront su le faire. Et que dire de tout le dernier acte qui occupe quasiment la seconde moitié du film, et constitué d’un road-movie maritime, d’un survival dans un espace infini avec aucune zone pour se cacher, d’une chasse au point de vue variant sans cesse et d’un western sidérant. Les Dents de la mer c’est un peu tout ça à la fois, et de ce mélange des genres inédit naît une œuvre intense qui aura nourri l’imaginaire de centaines de cinéastes, sans même compter ceux qui auront surfé sur la vague immédiate issue du succès décadent du film qui aura rapporté près de 125 millions de dollars pour un budget de 12 (initialement 2.5). Les Dents de la mer représente un idéal de cinéma par le bouleversement absolu qu’il montre à l’écran et construit en dehors.

Car il y a dans les différents regards à porter au film une facette fascinante qui est d’y voir un film-trauma. Vu sous cet angle, il est aisé de saisir l’importance des Dents de la mer et son statut de mythe universel. Le film a été à sa sortie, puis à chaque vision pour chaque spectateur qui s’est penché dessus ensuite, un véritable traumatisme. Traumatisme pour le spectateur à la veille de son départ en vacances pour le bord de mer bien évidemment, et qui aura réfléchi à deux fois avant de tremper ses orteils dans l’eau, mais également pour la communauté scientifique qui a vu tout à coup une de ses espèces les plus fascinantes passer du statut de curiosité au symbole de grand prédateur mangeur d’hommes. Une véritable haine est ainsi née envers une espèce dont les attaques sont toujours restées à l’état de statistiques mineures. C’est dire la puissance du cinéma de Spielberg, capable de transcender littéralement la réalité pour en imposer une nouvelle. Et si film-trauma il y a, c’est également à l’intérieur du film, parsemé de traumatismes en tous genres avec des personnages qui traînent tous leur boulet plus ou moins pesant. Quint et le trauma de la seconde guerre mondiale, thème qu’introduit finement Spielberg dans sa filmographie, celui lié au milieu bourgeois de Hooper, celui plus trouble de Brody et sa peur panique de l’eau ou celui de la femme de Brody d’avoir quitté la vie de New York, tout n’est que traumatismes et personnages qui vont évoluer au fil du récit pour se construire un nouveau moi en les analysant, les acceptant et les dépassant. On va jusqu’au traumatisme physique entre les attaques et surtout le concours de cicatrices entre Quint et Hooper qui aboutira sur un monologue incroyable qui fait passer subtilement du rire au tragique. Spielberg a également ceci d’intelligent qu’il sait aménager des plages rythmiques dans son récit pour le faire respirer. Sans pauses et fulgurances légères, Les Dents de la mer serait un film suffoquant provoquant un malaise bien trop important pour pouvoir l’apprécier par un large public.

Cette notion de trauma permet également à Steven Spielberg d’introduire sa thématique si chère car intimement liée, l’enfance. Et par l’enfance, un parcours mythologique. Brody y est à la fois un spectateur, au sein du film et en dehors car il est la connexion avec le public, mais également un héros proche de l’élu. Un héros incompris qui se frotte à l’autorité, qui se lance pour défi de terrasser la bête, qui part en quête accompagné d’un vieux guerrier et d’un jeune sage, représentant la tradition et le modernisme, pour aboutir sur un duel primitif entre le héros et la créature, face à face au milieu de l’infini dans une lutte à mort. Il ne faut pas se leurrer, les films qui embrassent aussi brillamment et intelligemment ses figures sont des classiques instantanés car ils s’inscrivent dans un modèle de récit universel qui touche à quelque chose de profond chez le spectateur. On se retrouve immédiatement lié au destin de Brody qui accomplira son rite de passage jusqu’à cette réplique finale sidérante « Et moi qui avais horreur de l’eau » envoyée à la figure du spectateur qui risque bien d’être terrorisé à son prochain passage sur une plage. C’est brillant. La notion de peur liée aux Dents de la mer est par ailleurs tout à fait indissociable de la partition de John Williams, un modèle de simplicité qui sait se faire légère pour accompagner les phases d’aventure et devient un des thèmes les plus terrifiants de l’histoire du cinéma en une poignée de notes inoubliables aujourd’hui. Et dire que cette merveille a souffert des pires problèmes de tournage possibles avec son requin mécanique génial qui ne fonctionnait pas et un coût de production qui n’a cessé d’exploser les chiffres. Les plus grands films sont toujours de drôles d’aventures…

FICHE FILM
 
Synopsis

A quelques jours du début de la saison estivale, les habitants de la petite station balnéaire d'Amity sont mis en émoi par la découverte sur le littoral du corps atrocement mutilé d'une jeune vacancière. Pour Martin Brody, le chef de la police, il ne fait aucun doute que la jeune fille a été victime d'un requin. Il décide alors d'interdire l'accès des plages mais se heurte à l'hostilité du maire uniquement intéressé par l'afflux des touristes. Pendant ce temps, le requin continue à semer la terreur le long des côtes et à dévorer les baigneurs...