Les Croods (Chris Sanders et Kirk DeMicco, 2013)

de le 05/04/2013
 
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Tandis que Pixar commence à sérieusement tourner en rond sous l’égide de Disney, Dreamworks Animation n’en finit plus de surprendre. Depuis Dragons, et à quelques exceptions près, le studio de Glendale fait preuve non seulement de capacités techniques ahurissantes, mais surtout d’une ambition presque démesurée en terme de narration. Avec Les Croods, derrière l’aspect comédie/aventure préhistorique qui séduira immédiatement les plus jeunes, ce n’est ni plus ni moins qu’une approche ludique d’un motif fondamental de la philosophie classique : l’allégorie de la caverne.

Avec Chris Sanders, Dreamworks a opéré un des plus beaux recrutements du monde de l’animation. Le réalisateur de Dragons, anciennement scénariste de certains des plus beaux Disney des années 90 (La Belle et la bête, Aladdin, Le Roi lion…), possède non seulement un sens de la mise en scène très sophistiqué mais s’avère également un formidable conteur d’histoires, adepte des grandes légendes. Il n’est pas étonnant qu’il soit tombé sous le charme du script original des Croods signé Kirk DeMicco et John Cleese, qu’il a largement remanié pour lui donner une toute autre ampleur. Le résultat est un mélange détonnant. Les Croods possède l’ampleur d’une épopée d’aventure bâtie sur une trame narrative simple et efficace, la profondeur d’une variation philosophique accessible à tous les publics, ainsi qu’un sens de l’humour proprement ravageur. Cet humour, qui n’a plus rien à voir avec la vulgarité et le cynisme de Shrek, et qui donne au film un rythme comique quasi ininterrompu, est bien entendu à mettre au crédit de John Cleese. L’ex-Monty Python, collaborateur habitué des studios Dreamworks car il prêtait sa voix au roi Harold de la saga Shrek, apporte ainsi au film son timing comique mais également une efficacité dans les gags qui tient à la fois du pur visuel façon Tex Avery que d’une certain méchanceté qui vient pour sa part directement des Monty Python. Ainsi, il ne faut pas chercher bien loin l’origine du running gag formidable de la mort de la belle-mère, assez insolent pour une production de ce type.

Les Croods 1

Côté ciblage, la Fox va encore passer à côté d’une partie du public. Aucun doute à la vision de la promotion du film : Les Croods est une comédie d’aventure avec une famille d’hommes des cavernes. Character design étrange, cherchant pourtant à capter la forme de la boîte crânienne des humains d’alors, couleurs chatoyantes et humour familial. Et il est vrai que Les Croods c’est aussi ça, un film d’animation pour toute la famille avec sa narration ramassée sur 1h30 pour que personne ne s’ennuie, son bestiaire démentiel, sa forêt qui n’est pas sans rappeler celle d’Avatar, et une morale extrêmement saine qui ne tient pas du lavage de cerveau mais met autant en avant une vision conservatrice ventant le noyau familial qu’une vision tenant bien plus du modernisme, avec des personnages finalement poussés à découvrir le monde, à se libérer du protectionnisme, et à ainsi se découvrir en tant qu’êtres vivants. Cette ouverture au monde est le fil rouge des Croods, car le film ne parle finalement de rien d’autre que de cette fameuse allégorie de la caverne dictée par Platon et adaptée ici en une variation ludique sans perdre de son sens. Les Croods est avant tout un parcours initiatique à variables multiples, pour autant de membres de cette famille. De ce socle s’élèvent deux personnages : le père Grug (Nicolas Cage, génial) et la fille Eep (Emma Stone, autre choix de casting vocal bien senti) qui représentent deux visions du monde et de l’homme diamétralement opposées. Le premier est l’incarnation d’une existence guidée par la peur, il est donc le symbole de la protection et de la survie, une certaine idée du patriarcat cadenassant la vie des êtres qu’il aime plus que tout, jusqu’à la castration. La seconde représente le modernisme et la soif d’aventure, la nécessité de briser les conventions pour découvrir le monde et s’élever. De cette opposition, saine et symbolique, se tisse une certaine vision du monde, légèrement manichéenne car s’y opposent des extrêmes sans nuance, mais tout de même universelle. Car quoi de mieux que la relation père/fille pour illustrer cette problématique fondamentale de l’accès à la connaissance ?

Les Croods 2

Briser ses chaînes, ne plus vivre dans la peur et accéder à la lumière afin de ne plus se contenter de l’ombre qu’elle projette sur les murs de cette caverne, difficile de faire plus explicite. Le studio Dreamworks confirme qu’il est passé à l’âge adulte, que le temps de l’éloge de l’immobilisme est bien révolu. Non seulement Les Croods propose un spectacle de cinéma de très haut niveau, avec une mise en scène faite de mouvements continus, un découpage qui déploie une véritable énergie et un sens de la rythmique qui ne faiblit jamais, avec son lot de séquences toutes plus impressionnantes les unes que les autres, mais c’est surtout une œuvre mature. Cela dans le sens où elle se construit autour d’une réflexion philosophique concrète et très imagée (renouant avec la tradition première de la philosophie, à savoir l’histoire racontée) qui s’adresse à tous les publics. Mais Les Croods c’est également une belle histoire d’amour qui fait tomber les barrières de la différence, c’est le récit d’un père et d’une fille qui apprennent à se comprendre, d’une famille qui affronte ses propres peurs pour mieux s’unir, c’est le récit mythologique d’une arche de Noé avant l’heure et également un portrait crépusculaire. Sur ce point, on assiste à la fois à l’effondrement d’un monde qui laisse place à un nouveau, littéralement (et possiblement mental) mais également à travers les personnages donc, le père et la fille représentant ces deux mondes qui doivent passer par une transition. L’histoire d’Eep est tout bonnement bouleversante, sa quête de la lumière – comprendre de la connaissance – recèle de véritables trésors jusqu’à cette séquence incroyable au sommet de cet arbre géant (là encore, un motif mythologique essentiel, l’arbre de vie comme refuge) avec toute une famille qui prend conscience de sa place dans l’immensité de l’univers. Derrière la belle aventure et la profusion de gags irrésistibles, Les Croods développe ainsi une réflexion assez vertigineuse sur la notion d’identité, à l’image d’une poignée de très grands films d’animation parus ces dernières années. Non seulement le film est riche, efficace, superbement éclairé (toujours Roger Deakins comme conseiller, cela se sent), clairement accessible à toute la famille, mais il est également propulsé par un propos d’une intelligence rare. C’est l’essence d’un vrai cinéma populaire qui ne prend aucun spectateur de haut.

FICHE FILM
 
Synopsis

Lorsque la caverne où ils vivent depuis toujours est détruite et leur univers familier réduit en miettes, les Croods se retrouvent obligés d’entreprendre leur premier grand voyage en famille. Entre conflits générationnels et bouleversements sismiques, ils vont découvrir un nouveau monde fascinant, rempli de créatures fantastiques, et un futur au-delà de tout ce qu’ils avaient imaginé.
Les Croods prennent rapidement conscience que s’ils n’évoluent pas… ils appartiendront à l’Histoire.