Les Cinq légendes (Peter Ramsey, 2012)

de le 10/11/2012
 
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2 ans après Dragons, les studios Dreamworks confirment qu’il ne fallait pas les enterrer aussi tôt. Alors que Pixar semble sur la pente descendante, le studio de Jeffrey Katzenberg alterne l’exploitation commerciale de franchises rances avec des œuvres d’une ambition qui force l’admiration. Les Cinq légendes vient confirmer la tendance de manière admirable, proposant un film adressé essentiellement aux enfants mais qui oublie de les prendre pour des imbéciles. Et ce n’est pas la moindre des immenses qualités de ce spectacle.

Une révolution est en cours chez Dreamworks, le studio qui a transformé les vulgaires Shrek et Madagascar en planches à billets exploitées jusqu’à l’extrême (voir l’improbable et hystérique Madagascar 3 pour s’en convaincre). Cette révolution tient s’est faite en deux temps et en deux noms. Le premier est celui de Guillermo Del Toro, producteur exécutif et consultant artistique à partir de Megamind, et le second est celui de Roger Deakins, directeur de la photographie de génie et consultant visuel sur Dragons et Le Chat potté. Cette association de talents insolite a donné lieu aux meilleurs films produits par Dreamworks Animation, et aux œuvres précitées vient s’ajouter Les Cinq légendes, étonnant dérivé de la série de romans de William Joyce, The Guardians of Childhood. Et pour ne rien gâcher à la fête, c’est le dramaturge David Lindsay-Abaire, auteur de la pièce et scénariste de Rabbit Hole, qui s’est chargé de la rencontre de ces légendes enfantines dans un univers contemporain. Un film né sous de bonnes étoiles et qui exploite pleinement son pédigrée exceptionnel, tout en n’échappant pas à quelques fautes imputables à sa cible principale et à quelques égarements du côté de la structure du récit. Mais dans l’ensemble, c’est grand, voire très grand.

Les Cinq légendes, c’est le Monstres & Cie de Dreamworks, un film ample qui va multiplier les trajectoires de personnages et qui construit l’essentiel de son intrigue sur l’imaginaire lié à l’enfance. La réinvention des légendes enfantines (le Père Noël, le lapin de Pâques, le marchand de sable et la fée des dents) n’est pas ici un effet comico-cynique comme pouvaient l’être les relectures des mythes et légendes de Shrek, mais un véritable moteur de la narration. Concrètement, sans l’imaginaire des enfants, et donc l’imaginaire collectif qui les fait ressembler à des personnages baignés d’influences diverses (le Père Noël et ses tatouages façon Harry Powell), ces mythes n’existent pas. C’est cela qui les autorise à exister, la foi des enfants en cet univers imaginaire, et c’est précisément ce que vient remettre en cause le bad guy du film, le boogeyman, Pitch Black. Donc derrière le divertissement finalement très enfantin se glisse une vaste réflexion sur la mécanique de l’enfance, une réflexion passant par la matérialisation de l’imaginaire : les rêves. Les Cinq légendes aborde ainsi ce thème et en fait son moteur central. On reconnaitra au passage un motif essentiel du cinéma de Guillermo Del Toro, Le Labyrinthe de Pan par exemple étant bâti uniquement autour de la puissance de l’imaginaire chez l’enfant. Ce n’est d’ailleurs pas le seul élément, preuve que le génial mexicain a pris très à cœur sa fonction de consultant artistique et que son ombre bienfaisante plane sur l’ensemble du film. On y trouve des réminiscences d’Hellboy ou de Blade II (le héros tiraillé entre deux figures paternelles de substitution, une représentant le bien et l’autre le mal absolu), mais également de nombreux motifs essentiels à son cinéma, de la fée des dents à l’alliance entre mécanique et magie, en passant par un traitement des figures maléfique entre horreur et poésie. En découle un film qui peut sembler naïf, mais qui en réalité s’adresse droit dans les yeux à des enfants en leur montrant qu’il faut croire. En cela certaines images incroyables du final du film possèdent un vrai pouvoir d’évocation qui trouve une résonance dans l’œil de l’adulte. Ces visions nous rappellent à l’ordre : il faut entretenir le rapport à l’imaginaire de l’enfance, l’alimenter, car il est à la fois le compagnon des rêves et le terreau des possibles. Derrière le film d’action et d’aventure retentissant, Les Cinq légendes n’oublie personne, et c’est peut-être à ce niveau qu’il se passe quelque chose chez Dreamworks.

Les Cinq légendes réussit quelque chose d’admirable au niveau de la représentation de la peur. Et ce par une approche tout simplement intelligente de l’opposition entre le bien et le mal qui ne se limite pas à un contraste noir et blanc. Pitch Black est un personnage fascinant, car au delà de la peur viscérale qu’il instille au sein même des rêves enfantins, les transformant en cauchemars, il représente la face sombre d’une même entité que les gardiens. Son seul et unique objectif d’accomplissement est d’intégrer l’imaginaire des enfants, qu’ils croient en lui. En résulte un méchant particulièrement tragique et qui participe à la construction du personnage de Jack Frost, héros désigné dont on suivra le parcours initiatique. Au milieu de la lutte qui se met en place entre le bien et le mal, dont les porte-étendards sont Pitch Black et le Sandman, Jack Frost va se construire. L’indifférence tout d’abord, l’amusement ensuite d’intégrer le groupe des gardiens, l’attrait maléfique, puis le profond questionnement métaphysique sur sa place dans cet univers qui le mène à révéler sa vraie nature. L’écriture du parcours du héros, sa construction, est brillante dans sa relecture des motifs fondamentaux appliqués à cet univers fait de mythes. Elle l’est d’autant plus que les personnages secondaires ne sont jamais oubliés et héritent tous d’un développement précis et riche. L’ampleur de ces thèmes, universels et puissants, dépassant allègrement le cadre d’un récit balisé, permet de passer outre de grossières erreurs de script lors de la résolution. En effet, entre petites facilités d’écritures et grosses incohérences, le dernier acte est le maillon faible des Cinq légendes mais la logique des évènements qui s’y déroulent s’avère purement symbolique, réfutant ainsi une approche purement cartésienne de la trame principale. Cette profondeur fait des Cinq légendes une œuvre surprenante, mythologique et questionnant LE thème qui forge l’enfance, tout en assurant un film d’aventure et d’action hallucinant.

Car la patte de Guillermo Del Toro se retrouve également ailleurs, et notamment au niveau des décors. A ce niveau Les Cinq légendes est un pur enchantement, dévoilant plusieurs univers d’une richesse et d’une finesse dans le détail qui repoussent encore les limites de l’exercice. De la tanière du lapin au monde des fées, en passant par la demeure du Père Noël et l’abîme de Pitch Black, la direction artistique se situe à un niveau qui force le respect. Et cette richesse n’est jamais purement illustrative, chaque détail s’impliquant dans un cheminement narratif, avec par exemple l’idée fonctionnelle des dents collectées par les fées qui influe directement sur la progression dramatique du film. De la même façon, la succession de tours de force en terme de mise en scène, autant dans la liberté de mouvement totale permise par l’animation et qui permet de pondre quelques scènes d’action parmi les plus impressionnantes de l’année, que dans l’intelligence de son découpage qui traduit par l’image et ses variations une situation du récit et une illustration de la psychologie des personnages dans le cadre, rien n’est gratuit. Le travail sur les lumières et les textures, sur la captation du mouvement, l’amplitude des mouvements de caméra et la richesse du cadre, tout transpire la maîtrise alors que Peter Ramsey signe son premier film pour le cinéma. C’est que ses gardiens à lui, Guillermo Del Toro et Roger Deakins, lui ont bâti une voie royale, que ses auteurs ont livré quelque chose qui devrait enchanter les plus jeunes et poser de vraies questions aux adultes, que ses techniciens lui permettent d’exploiter intelligemment une 3D magnifique. C’est aussi qu’il possède un sens évident de la démesure et du spectacle, que Les Cinq légendes marie traditions ancestrales et modernité qui va jusqu’à flirter avec les délires de l’animation japonaise (certains affrontements dantesques, voire certains designs, sont typiquement dans les excès nippons) et que c’est tout simplement le résultat d’une association de talents qui fonctionne à 200%, permettant d’outrepasser les quelques failles et aboutir sur un film qui, en plus d’être de toute beauté, ne prend jamais le spectateur pour une buse et s’avère aussi efficace dans la grandiloquence que dans l’intime, à l’image d’une séquence essentielle se déroulement uniquement dans une chambre d’enfant, le lieu de développement de l’imaginaire par essence.

FICHE FILM
 
Synopsis

Et si la légende du Père Noël, du Lapin de Pâques, de la fée des Dents et du Marchand de Sable ne nous avait pas dévoilé tous ses secrets ? Et si ceux qui nous offrent généreusement des cadeaux, des œufs, de l'argent ou des rêves avaient gardé en eux une part de mystère ? Les Gardiens de l'enfance, chargés de veiller sur l'innocence et l'imaginaire de nos chères têtes blondes, vont devoir déployer leurs forces comme jamais encore ! Car dès lors que Pitch, un redoutable esprit maléfique menace d'éliminer les Gardiens en volant aux enfants leurs rêves et leurs espoirs pour répandre la peur, nos quatre héros demandent à Jack Frost de les rejoindre et les aider dans leur mission.
Adolescent rebelle et solitaire, Jack Frost peut, grâce à sa canne magique, et pour son plus grand plaisir, créer de la glace, du vent et de la neige mais il ne connaît rien de son passé et n'a aucun réel but dans la vie... Invisible aux yeux des enfants, Jack Frost n'a pas conscience de l'étendue de son pouvoir mais en s'engageant aux côtés des quatre légendes dans un combat sans merci contre le mal, il va enfin se révéler à lui-même et aux enfants du monde entier.