Les Chiens de paille (Sam Peckinpah, 1971)

de le 16/04/2012
 
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Après avoir mis en boîte 5 westerns – il en fera encore deux dont le terminal Pat Garrett et Billy le KidSam Peckinpah avait besoin de changer d’air. Un temps envisagé pour mettre en scène l’adaptation de Délivrance de James Dickey, qui donnera le chef d’œuvre que l’on sait devant la caméra de John Boorman, c’est finalement celle du roman Un Vent de folie (The Siege of Trencher’s Farm) de Gordon M. Williams qui lui tend les bras. Un récit qu’il modifiera en profondeur avec David Zelag Goodman (futur scénariste de L’âge de cristal et des Yeux de Laura Mars) pour faire des Chiens de paille  une odyssée sanglante vers la violence, un retour du règne animal chez l’homme et un pur chef d’œuvre de barbarie et de misanthropie. Sam Peckinpah trouvait ainsi dans la campagne anglaise de Cornouailles, chez ses contemporains, la même violence que chez ses chers outlaws, en déconstruisant minutieusement la morale de son héros pour faire éclater ses instincts primitifs. Et devant le talent d’orateur de Bloody Sam lorsqu’il tenait une caméra, difficile de garder foi en l’être humain ou en l’espoir d’un monde meilleur.

[quote]Rudes sont le ciel et la terre qui traitent en chiens de paille la multitude d’êtres. Rude est le sage qui traite le peuple en chien de paille. ((Lao-tseu, verset V du Dao De Jing))[/quote]

C’est un incroyable pied de nez que fait Sam Peckinpah à ses détracteurs avec Les Chiens de paille. En effet, pour la première fois il prend pour personnage principal un homme dont la philosophie de vie est régie par la loi. Un mathématicien non violent, adepte de la négociation plutôt que de l’affrontement, et un lâche également. Un personnage qui n’a pas vraiment sa place dans le cinéma de Peckinpah mais qui va, au fil des bobines, se la construire et se poser en héritier tout à fait légitime des héros nihilistes de ses westerns. Il applique d’ailleurs à son film une grille issue du western dans le dernier acte qui reprend le schéma du film de siège avec la protection d’un personnage blessé, transformant la maison de la campagne anglaise en un fort imprenable assiégé par les autochtones cherchant à faire couler le sang. Construit en deux temps, Les Chiens de paille ne laisse aucune chance et ne pouvait provoquer, en 1971, que des réactions extrêmes. En pleine révolution sexuelle, il renvoie dans la cambrousse britannique une jeune fille locale partie épouser un américain, et qui à son retour n’a plus vraiment conscience du caractère conservateur de son village d’origine. Dès le premier plan du film, quand il la filme en remontant son corps pour dévoiler ses seins sous son pull, ainsi que les regards des habitants, il pose déjà son problème et les polémiques qu’il peut entrainer. Sam Peckinpah n’était pas tout à fait un réalisateur féministe et il va à nouveau construire un personnage féminin extrêmement ambigu. À la fois femme tout à fait consciente de son pouvoir d’attraction et jeune fille un peu naïve aux mœurs libérées, Amy cristallise le bien et le mal, la passion fugace, l’amour dévoué et le désir animal mêlé à la douleur physique. En résulte ainsi une scène de viol extrêmement troublante car peu claire sur son statut de viol justement. Cette ambiguïté se retrouvera jusqu’à la fin, quand Amy ne fait plus vraiment de différence entre son mari et son ex/agresseur/fantasme, ou dans son dernier acte qui rompt complètement la frontière entre le bien et le mal. Les Chiens de paille, c’est l’illustration parfaite de la mécanique de la violence, une démonstration impossible à remettre en cause 40 ans plus tard et qui s’avère bien plus juste et efficace que 95% des films de home invasion qui pullulent depuis quelques temps. Le trouble créé vient du fait que la violence s’impose naturellement alors qu’elle est à priori à l’opposé de la philosophie du héros et surtout, reste complètement répréhensible.

Les Chiens de paille c’est l’échec de la loi et l’échec de la morale, l’échec des lois de l’humanité. Avec son discours, Sam Peckinpah prouve qu’il a toujours été dans le vrai, que l’homme ne parvient à se sortir de la plus désespérée des situations qu’en faisant appel à son instinct de survie. Et cet instinct n’est basé que sur la violence, extrême, et l’aveuglement qu’elle entraîne. Chez Sam Peckinpah, l’homme est profondément mauvais, et il se drape dans une moralité d’apparence qui n’attend que d’être pulvérisée. Ici, il utilise le thème du territoire. Très tôt il inscrit cette menace qui va faire basculer le personnage de David, en lui prouvant par le biais de sa femme que l’ennemi peut s’introduire chez lui. Et quand il réalise que cet ennemi ets une représentation du mal, dans sa perception des hommes, il lance le fameux « Je n’autoriserai aucune violence contre cette maison » qui scelle son destin, celui de s’adonner lui-même à cette violence. Le dernier acte des Chiens de paille est ainsi un véritable maelström de violence et sang. Usant de sa science incroyable du montage (et assisté de trois monteurs), Peckinpah jongle avec les plans subliminaux et les ralentis, retrouvant la maestria visuelle de La Horde sauvage. Il construit ainsi un requiem pour l’homme qu’il expurge de toute humanité coup après coup, mettant en lumière la barbarie ultime à laquelle il est capable de succomber lorsque son territoire est attaqué, soit un réflexe purement animal. C’est également à ce moment qu’il efface complètement le personnage féminin, en le soumettant de tout son être à cette entité surpuissante qui s’éveille. Portée par un incroyable Dustin Hoffman qui préfigure alors l’archétype toujours valable du héros de survival, cette descente aux enfers mise en scène par le maître de la violence au cinéma, le seul capable de la magnifier à ce point, n’a rien perdu de son impact. Le film reste un choc malgré le poids des années, simplement car il capte à la perfection les plus sombres pulsions qui peuplent l’être humain. Sam Peckinpah était bien le cinéaste aux yeux ouverts qu’il disait être.

FICHE FILM
 
Synopsis

David est un jeune mathématicien américain qui vient de s’installer dans le village natal de sa femme, en Cornouailles. Le couple essaie de fuir le climat de violence des métropoles américaines et David recherche l’isolement et le calme pour poursuivre son travail. Afin de rénover le garage, il embauche trois hommes du village, sans savoir que l’un d’eux est un ancien amant d’Amy. Le comportement sournois et moqueur des trois anglais et l’attitude provocante d’Amy font, petit à petit, monter la tension...