Les Chemins de la liberté (Peter Weir, 2010)

de le 20/01/2011
 
FacebooktwitterFacebooktwitter

Il nous avait manqué Peter Weir. Vraiment. Et ce même si son dernier film en date, Master & Commander: de l’autre côté du monde, avait déjà léèrement déçu avec son vernis de gros blockbuster, confirmant que le génie australien s’était bien calmé et se concentrait sur un forme de cinéma bien plus classique qu’à ses débuts (on n’oubliera jamais les chocs de Pique-nique à Hanging Rock et La Dernière vague). C’était donc avec impatience et crainte qu’on attendait son retour avec Les Chemins de la liberté, titre pompeux choisi au titre du roman dont il est tiré (« À Marche forcée » de Slavomir Rawicz), roman sur lequel plane un sérieux parfum de doute quant à la véracité des faits. En effet tout cela est annoncé comme une histoire vraie, et la puissance de ce récit repose pour beaucoup sur cette notion de vécu, mais il semblerait que cela ne soit pas vraiment le cas, Slavomir Rawicz ne s’étant en fait jamais échappé d’un goulag (il serait sorti grâce à une amnistie). Ceci dit, si ce sérieux soucis d’authenticité peut poser problème dans le rapport émotionnel entre le spectateur et l’aventure à l’écran, Les Chemins de la liberté n’en est pas moins un film magistral. Magistral car superbement filmé, malgré des longueurs, malgré un manque dans le récit, il s’inscrit dans l’héritage cinématographique de David Lean, sans en atteindre la perfection mais il emprunte la même voie. Un récit extraordinaire, improbable, héroïque, une vraie aventure à l’américaine en somme, qui met en avant des valeurs universelles. Mais on se demande tout de même où est passé le Peter Weir adepte de l’étrange.

La bonne nouvelle c’est qu’on préfère que ce soit Peter Weir qui reprenne les rênes de la grande fresque hollywoodienne plutôt que Edward Zwick (qui a semble-t-il abdiqué) car il faut avouer que son film a vraiment de la gueule. D’ailleurs, malgré le côté dépassement de soi pour atteindre un idéal (la liberté, sortez les violons) Les Chemins de la liberté, dans ses grandes thématiques, s’inscrit assez logiquement et contre toute attente dans l’oeuvre de Peter Weir. Effectivement, dans la grande majorité de ses films, il traite de personnages isolés en milieu hostile, que ce soit face à un rocher, une mer, une forêt ou une ville artificielle. C’est donc un sujet en or pour lui que de placer sa troupe de personnages d’origines diverses dans les environnements parmi les plus hostiles de la planète (Sibérie, désert de Gobi, Himalaya). Il y a évidemment quelque chose de fort dans cette histoire folle: un groupe d’évadés des goulags va faire le voyage à pied jusqu’en Inde, soit près de 7000km. Mais Peter Weir traite la chose de façon inattendue. Dès le carton d’introduction il brise un enjeu dramatique important en dévoilant le nombre de survivants de cette échappée. La question devient donc de savoir lesquels ils sont, et de compter les victimes au fur et à mesure.

Ensuite, pour illustrer ce voyage étalé sur une période temporelle qu’on imagine assez large, il ne dispose que de 2h15. Là encore il use de l’ellipse de façon parfois étrange. Il s’attarde longuement sur la vie dans les goulags, avec une reconstitution terrifiante, pour ensuite zapper complètement des pans entiers de récits qui auraient été bienvenus. Ainsi pour un peu plus éloigner le public des personnages, on n’est pas vraiment renseigné sur comment ils ont bien pu survivre des jours et des jours sans boire une goutte d’eau, sur comment ils ont réussi à avoir des bottes alors qu’ils étaient prisonniers… de petits détails qui nuisent assez à l’argument « fait réel » mais permettent à Weir de développer autre chose. Ce qu’il parvient merveilleusement à illustrer c’est la toute puissance de la nature environnante, le courage qui peut émaner de l’homme face à la mort, et la lente agonie. On peut très bien voir l’ennui pointer, principalement dans la deuxième heure, devant la répétition, devant les gestes du quotidien, devant l’overdose de scènes de marche. Mais le propos est bien là, le dépassement de soi face à une mort certaine, celui qui permet de déplacer des montagnes. Et il passe par un processus long, très long, une nouvelle routine en fin de compte. La perception du côté spectateur est donc à double tranchant: une implication totale dans cette longue et douloureuse aventure mais le risque de d’en détacher devant le manque d’enjeux concrets.

Véritable discours philosophique déguisée en aventure, posant l’homme face à la nature, Les Chemins de la liberté est donc un film en demi-teinte qu’il est possible de détester pour son relatif académisme et cette tendance à la répétition (justifiée toutefois). Cependant, les raisons de se réjouir sont heureusement nombreuses. En premier lieu la beauté absolue des images. Plutôt que d’opter pour la solution du documentaire National Geographic, Peter Weir et son directeur de la photographie attitré, Russell Boyd, nous pondent des visions qui resteront sans doutes les plus belles images vues cette année au cinéma. Un sens du cadre dément, une lumière somptueuse, la technique parfaite pour sublimer un peu plus des décors naturels déjà splendides. C’est du grand art, et le prix de la place de cinéma se justifierait presque seulement pour la beauté des images. Mais il y a aussi ce casting d’où émergent trois têtes: Ed Harris, Colin Farrell et Saoirse Ronan. Le premier évolue dans une composition connue mais toujours impressionnante, le second se réconcilie avec bonheur avec le cabotinage haut de gamme, la dernière se révèle actrice bien plus douée et subtile que dans le poussif Lovely Bones qui l’avait révélée. La déception c’est Jim Sturgess, peu convaincant en leader. On pourra également reprocher à Peter Weir d’éliminer du récit ses deux personnages les plus troubles de façon prématurée, mais on s’émerveille de voir renaître le cinéaste dès qu’il s’agit d’aborder l’imagerie de l’imaginaire. Il est loin d’être fini le génial australien!

[box_light]L’absence de Peter Weir fut tellement longue qu’on en attendait sans doute trop de ses Chemins de la liberté. On ressent donc une légère déception devant une grande et longue aventure dans la plus pure tradition hollywoodienne des années 50-60 et qui ne contient que trop peu de fantaisie, de fantastique malsain, comme le réalisateur l’affectionne. Pourtant, passé la surprise d’assister à un spectacle aussi classique, il convient d’avouer que Les Chemins de la liberté est un grand film d’aventure à l’ancienne comme plus personne n’est capable d’en faire. Des acteurs magnifiques et une mise en scène sublime suffisent à en faire un excellent film. Le principal soucis est qu’on s’attendait à un chef d’oeuvre, chose que n’est définitivement pas ce film qui ouvre pourtant quelques réflexions brillantes sur la nature même de l’être humain.[/box_light]

FICHE FILM
 
Synopsis

En 1940, une petite troupe de prisonniers décide de s’évader d’un camp de travail sibérien. Pour ces hommes venus de tous les horizons, s’échapper de cet enfer ne sera que le début de l’aventure… Ensemble, ils vont parcourir plus de 10 000 kilomètres, à travers la toundra sibérienne glacée, traversant les plaines de Mongolie, les fournaises du désert de Gobi puis les sommets de l’Himalaya pour franchir la Grande Muraille de Chine. Certains s’arrêteront en chemin, d’autres ne survivront pas aux épreuves. L’Inde - alors sous contrôle anglais - est le but ultime. Mais la route est longue, les rencontres risquées, les conditions physiques épouvantables, et chacun a ses secrets…