Les Cendres du temps Redux (Wong Kar-wai, 2008)

de le 10/09/2008
 
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Redux, un terme synonyme de retour à la vie pour deux films majeurs de l’industrie, d’abord Apocalypse Now puis les Cendres du Temps dont la première sortie date de 1994. On peut toujours se poser des questions sur la raison pour laquelle un réalisateur décide de ressortir un film… dans ce cas précis c’est tout à fait compréhensible quand on connait les conditions dans lesquelles a été produit ce chef d’œuvre. Un tournage étalé sur presque deux ans dans un désert chinois, des problèmes d’emploi du temps, un manque de budget, un tournage carrément arrêté (qui aura permis à Wong Kar Wai de tourner un « petit » film en un rien de temps, 23 jours: Chungking Express, extraordinaire et révolutionnaire). Il existait déjà deux versions du film mais les copies étaient dans un état calamiteux (le grain présent sur l’édition DVD sortie il y a quelques années par TF1 donnait l’impression d’une image pire qu’une VHS!), tout comme la bande son… le retour du film en restauration et sur le banc de montage est donc tout à fait justifié car il s’agit tout de même d’une oeuvre majeure d’un des plus grands esthètes du 7ème art. Le résultat: magnifique et surtout ultime…

Dans le fond c’est bien le même film, les changements se situent dans la narration avec l’insertion de cartons pour chaque saison et qui viennent mettre un semblant d’ordre dans le chaos ambiant, tous les combats ont été intégrés et la seule scène qui manque à l’appel (on ne la verra sans doute jamais) est l’apparition de Joey Wong… Non le gros changement c’est sur la forme, et surtout les couleurs! Wong Kar Wai et Christopher Doyle semblent avoir poussé les boutons de contraste à fond tant le résultat est coloré… on se croirait dans un tableau de Van Gogh période post-impressionnisme. C’est assez déroutant quand on a découvert le film pour la première fois avec des couleurs délavées! Mais selon les dires du réalisateur et de son directeur de la photo qui ont travaillé ensemble sur cette restauration, c’est le rendu qui était souhaité mais impossible à obtenir à l’époque par manque de moyen (manque de moyen évident quand on voit les différentes émulsions de pellicule récupérées et utilisées pour un aspect qui donne un certain style au film mais qui n’était pas voulu à l’origine).

Ce qui est étonnant c’est que dans l’œuvre de Wong Kar Wai des couleurs aussi accentuées on ne les trouve qu’à partir de In the Mood for Love… Mais après tout ça vient renforcer la force picturale de l’ensemble car c’est bien là une des raisons qui font que c’est un film essentiel: c’est absolument superbe! On sait que Wong Kar Wai aime manipuler sa caméra, créer des effets de vitesse… ce film est un immense terrain d’expérimentation et il en profite, aucun autre Wu Xia Pian ne lui ressemble, car oui, c’est un film de sabres! Mais bien qu’il utilise la plupart des codes du genre (décors, costumes, personnages…) il va le pervertir à loisir en transformant le tout en une suite de rencontres, des destins croisés, des triangles amoureux complexes comme on n’en voit que chez lui pour en fort ressortir deux thèmes essentiels: le travail de destruction du temps qui passe et l’amour qu’on essaie d’oublier… On a beau chercher, ce n’est pas un Wu Xia Pian à la sauce Wong Kar Wai, c’est un film 100% fidèle à son réalisateur mais dans un décor de Wu Xia… révolutionnaire?

Oui un peu… La recherche esthétique extrême le rapproche d’une autre pierre angulaire du genre, The Blade de Tsui Hark. Les films n’ont que peu de rapport en eux-mêmes mais se posent au moment de leur sortie comme deux bombes qui veulent dynamiter un genre tombé en désuétude… deux approches diamétralement opposées mais qui auront pourtant posé chacune les bases du renouveau…

Et même chez Wong Kar Wai, les Cendres du Temps se pose un peu comme une révolution dans son cinéma. la narration est chaotique au possible, les mouvements de caméra sont parfois doux comme dans ses films futurs et parfois d’une violence sidérante comme dans ses travaux précédents… on peut y voir une sorte de transition dans son œuvre. Il faut s’accrocher pour suivre les différentes histoires au risque de ne plus rien comprendre quand des personnages dont on a entendu parler une heure plus tôt apparaissent… la faute à un scénario qui part d’un roman de Jin Yong, la légende du héros chasseur d’aigles, s’intéressant à la jeunesse des personnages et en y ajoutant des éléments d’un autre roman, The Cycles of Heavenly Dragon… histoire de compliquer un peu les choses!

La première fois qu’on voit le film, soit on se passionne de suite sans forcément tout comprendre, soit on n’y comprend rien du tout et on s’en désintéresse soit on le trouve long et ennuyeux… c’est au choix! Toujours est-il que si on l’accepte on profite d’un des plus beaux castings jamais réunis à Hong Kong: les deux Tony Leung, Maggie Cheung, Carina Lau, Brigitte Lin, Jackie Cheung, Charlie Young et le très regretté Leslie Cheung. C’est tout de même ce qui se faisait de mieux à l’époque dans l’industrie, et pour certains même encore aujourd’hui… Chacun a son rôle très  complexe, avec des lignes de dialogues immenses (oui c’est très bavard aussi). Tous sont finalement tragiques, à part Jackie Cheung qui est le seul à ne jamais se poser de question… Tous les autres sont rongés par le souvenir d’un amour qu’ils ont perdu ou quitté, d’autres au contraire gardent ces souvenirs comme moteur dans leur vie (le narrateur et patron Leslie Cheung qui refuse de boire le vin qui fait oublier…). La vie c’est le temps qui se consume, les cendres qui restent ne sont que des souvenirs…

On est vraiment face à un film pas comme les autres. L’action y est peu présente mais quand elle est là c’est du tout bon grâce aux chorégraphies de Sammo Hung qui sont sublimées par la caméra de WKW et bizarrement malgré une mise en scène et des cadrages loin d’être posés ça reste très lisible.

Des scènes restent en mémoire à jamais comme Brigitte Lin qui se bat contre son reflet dans un lac, Tony Leung Chiu Wai qui perd la vue et donne sa vie, ou encore ce monologue fabuleux de Maggie Cheung… il est interminable mais on boit ses mots comme si c’était les choses les plus importantes qu’on ait jamais entendues… Encore une fois chez WKW c’est elle qui électrise le film malgré une présence épisodique…

Difficile de conseiller ce film tant il peut être hermétique. Œuvre à mi-chemin entre le film de sabre et le drame romantique, c’est un film inclassable mais essentiel. Il contient tout ce qui fait le charme de l’œuvre de son auteur dans un maelström d’images toutes plus belles les unes que les autres. Il s’agit là du montage « ultime »… quelle est la meilleure version? Je ne sais pas mais voilà un film matriciel pour la génération arrivée juste après, tout comme The Blade, incontournable pour les amateurs!

FICHE FILM
 
Synopsis

Ouyang Feng vit seul dans le désert de L'Ouest depuis que la femme qu'il aimait l'a quitté. Il engage des tueurs à gages experts en arts martiaux pour exécuter des contrats. Son cœur meurtri l'a rendu cynique et sans pitié, mais ses rencontres avec amis, clients et futurs ennemis vont lui faire prendre conscience de sa solitude.