Les Bêtes du sud sauvage (Benh Zeitlin, 2012)

de le 05/12/2012
 
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Phénomène à Sundance, phénomène à Cannes, puis à Deauville, Les Bêtes du sud sauvage, premier film du talentueux Benh Zeitlin, emporte tout sur son passage. Film bouillonnant et tellement débordant de vie qu’il donne le vertige, ce petit miracle non dénué de défauts inhérents à un premier essai impose son auteur comme la révélation de l’année, et son actrice principale comme une vision divine. Difficile de bouder son plaisir devant une telle avalanche d’émotions qui ramène la grande aventure sur le terrain de l’enfance, véritable ode à la puissance de l’imaginaire.

Jeune surdoué de 30 ans, à la fois animateur, compositeur et réalisateur, Benh Zeitlin s’est bâti une solide réputation à travers ses courts métrages. Monstres, goût pour le surréalisme, mélancolie et réappropriation des mécaniques du conte, ses films Egg, The Origin of Electricity et surtout l’incroyable Glory at the Sea ont préparé le terrain à l’expérience époustouflante des Bêtes du Sud sauvage. C’est particulièrement dans son dernier court qu’on retrouve les éléments qui font de son premier long métrage cette œuvre si puissante : la cruauté de la nature, la mort, l’aventure extraordinaire vécue à travers les yeux et la voix d’une petite fille, et un lyrisme qui emporte tout sur son passage. Benh Zeitlin est avant tout un auteur intelligent qui a bien compris d’où provient l’essence des plus belles fables, à la rencontre entre le réel et l’imaginaire, dans le drame et l’apocalypse, autour de personnages forts dont la foi permet de s’élever. Les Bêtes du Sud sauvage c’est l’histoire d’une petite fille comme on n’en voit que trop peu au cinéma, de son père, de sa mère, celle d’un monde qui s’écroule pour mieux renaître, une ode à l’entraide et au pouvoir de la communauté, avec en arrière-plan les laissés pour compte et communautés extraordinaires de la Nouvelle-Orléans, premières victimes de l’ouragan Katrina. Un peu comme Max et les maximonstres sans l’aspect dépressif et sans l’expérience de Spike Jonze.

Dans Les Bêtes du sud sauvage tout n’est que mouvement et énergie. Ce mouvement permanent, légèrement atténué par l’utilisation de la voix off d’Hushpuppy utilisée parfois plus que de raison, transforme le film en une œuvre essentiellement organique. Les Bêtes du sud sauvage a beau souffrir de choix parfois discutables, de petits tics très typés « Sundance », d’une bande son vampirique, d’un aspect parfois très brouillon, l’énergie déployée et la générosité totale de son réalisateur en font un film qui semble porté par le souffle de la vie. Le résultat est souvent extraordinaire, l’ampleur de la chose balayant littéralement toutes les petites réserves. Car il y a derrière une ambition un peu folle, celle de raconter une fable lyrique et allégorique, aux éléments fantastiques et aux scènes parfois très impressionnantes, avec un micro-budget de 1,8 millions de dollars. Exemple typique du grand petit film, Les Bêtes du sud sauvage puise autant sa force d’un récit maîtrisé de bout en bout avec sa narration un peu folle, que de cette mise en scène brouillonne mais d’un dynamisme rare. Avec l’histoire de la jeune Hushpuppy, il est question d’une multitude de pistes narratives, entre la sublimation d’une fraternité communautaire face à une catastrophe, un rapport fusionnel à la nature, une quête identitaire dans laquelle la mort tient une place prépondérante, mais également l’échappatoire permise par un imaginaire bouillonnant. La beauté du film est finalement d’adopter dans sa mise en scène le point de vue de cette héroïne pas comme les autres et pleine de vie, luttant autant pour sa survie que pour celle de son père, et mettant toutes ses petites forces en œuvre pour aller à la rencontre de sa mère. Truffé de séquences poétiques, de moments de pure grâce, alternant des phases de terreur avec d’autres de célébration animiste, Les Bêtes du sud sauvage ne laisse que peu de répit avec cette débauche d’énergie et cette puissance animale qui se dégage autant des images que de l’incroyable bande son composée par Benh Zeitlin. Une musique tellement puissante, tellement harmonieuse, semblant s’élever directement des terres et des mers, qu’elle semble parfois littéralement avaler les images. Cette profusion de fulgurances, cette volonté d’en donner un maximum au spectateur, se situe en permanence sur la brèche, à la lisière du trop-plein, déborde parfois puis se rattrape miraculeusement.

Ce film bouillonnant de vie qui colle aux pas de cette héroïne gigantesque malgré sa toute petite taille, symbole magnifique de la volonté de vivre de tout un peuple, ne laisse aucune chance au spectateur et l’emporte dans un torrent d’émotion imparable. Au diable ces menus défauts, ses automatismes, son aspect fouillis et parfois difficile à canaliser. Car derrière ce souffle héroïque nait ni plus ni moins qu’un récit fantastique racontant la quête d’une enfant pour trouver sa place dans l’univers. Un univers dans lequel les catastrophes naturelles deviennent des monstres, où la renaissance passe par le feu, où les fantômes évoluent parmi les vivants avec leur regard bienveillant. Les Bêtes du sud sauvage aborde la survie par l’instinct, le processus de deuil comme une étape essentielle du long chemin de la vie et la relation complexe entre une fille et son père comme une lutte de chaque instant. Avec son image brute, son utilisation de la caméra à l’épaule et son imagerie expressionniste, Les Bêtes du sud sauvage est un film généreux en cinéma, sans se poser de limite quitte à frôler l’overdose, mais le propos est tellement fort, les dialogues tellement beaux (« Everybody’s daddy dies ») et la décharge d’émotion finale se transforme en un tel ouragan destructeur de la plus solide des carapaces, que le premier film de Benh Zeitlin échappe à toutes les normes. De ses failles se forge son humanité, de ses excès sa puissance, de ses personnages et de leur quête son âme. C’est presque agaçant mais c’est tellement beau, puissant et noble qu’on voudrait voir le prochain film de ce surdoué tout de suite.

FICHE FILM
 
Synopsis

Hushpuppy, 6 ans, vit dans le bayou avec son père.
Brusquement, la nature s'emballe, la température monte, les glaciers fondent, libérant une armée d'aurochs.
Avec la montée des eaux, l'irruption des aurochs et la santé de son père qui décline, Hushpuppy décide de partir à la recherche de sa mère disparue.