Les Amours imaginaires (Xavier Dolan, 2010)

de le 10/09/2010
 
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Masochisme aigu. Voilà comment on pourrait résumer le second long métrage de Xavier Dolan en deux mots. On pouvait craindre le pire après des débuts aussi tonitruants que le phénomène généré par J’ai Tué ma Mère. Comment allait-il rebondir suite à un tel succès critique? Et bien ce sale gosse de seulement 21 ans (oui, c’est assez hallucinant un talent aussi précoce) fait plus que rebondir car il signe là une œuvre d’une beauté stupéfiante et déjà pleine de maturité. La formule est toujours aussi pompeuse mais c’est un fait indéniable, Dolan a terriblement mûri en deux films seulement! Alors il aura toujours des détracteurs qui ne verront chez lui qu’un gamin trop malin ne sachant rien faire d’autre que du plagiat, que c’est un poseur qui sort des plans qui tuent gratuitement, qu’il ne produit rien de nouveau et d’original. Laissons les cracher leur bile dans le vent, elle leur reviendra un jour au visage. Car les Amours Imaginaires est une œuvre magnifique, romantique, poétique, une véritable œuvre d’art intemporelle. Bien sur que le film est bourré de références, comme n’importe quel film aujourd’hui (plus de 100 ans de cinéma, ça laisse des traces dans l’inconscient collectif cinéphile) mais toutes ces références aussi évidentes soient-elles sont parfaitement assumées et digérées. Xavier Dolan, avec un talent vraiment impressionnant pour la mise en scène, signe là ce qui s’apparente tout simplement à ce qui restera comme un des plus beaux films de l’année, si ce n’est plus. Ce garçon possède un talent hors du commun et peut être fier de déjà deux longs métrages, pendant que d’autres ne parviennent toujours pas à faire évoluer leurs courts.

Lors de sa présentation à Cannes, on a beaucoup entendu, chez les réfractaires comme chez les conquis, que les Amours Imaginaires était une sorte d’hommage à la nouvelle vague. Cette affirmation s’avère pourtant relativement fausse, car s’il y a bien quelques scènes qui renvoient clairement au Mépris de Godard ou à Jules et Jim de Truffaut, le film dans sa totalité va bien plus loin que la révérence faite à un mouvement artistique bien particulier. En effet il cite tout autant Almodovar, Araki, Visconti ou Bertolucci, parfois le temps d’une seule scène ou d’un seul plan. Mais doit-on pour autant parler de plagiat? Non, vraiment pas, on ne taxe pas Tarantino de plagieur alors qu’il ne ferait quasiment que ça depuis ses débuts, on le dit cinéphile et son œuvre pleine de références. C’est la même chose pour Xavier Dolan, malgré son jeune âge et malgré ce qu’il dit, il a évidemment vu des films qui ont construit sa cinéphilie et son regard sur le cinéma, et bien entendu sa façon de faire du cinéma.

On reviendra sur la forme plus tard mais elle est sous influence, sous la plus belle qui soit d’ailleurs. Sur le fond, pendant 1h30 Xavier Dolan alterne un récit d’une cruauté touchante, rempli de romantisme de jeune fille (l’attente du prince charmant), avec des morceaux d’entretiens mettant en scène des jeunes gens ayant vécu une histoire amoureuse écourtée. Ces passages, souvent très drôles et filmés de façon assez crue, contraste miraculeusement avec la trame principale. Cette histoire c’est celle d’un couple d’amis, Francis et Marie, qui voient leur relation perturbée par l’arrivée du prince charmant. Ils en tombent follement amoureux, lui ne les repousse pas, leur imagination fait le reste. Xavier Dolan trouve le ton juste pour définir ces fantasmes destructeurs qu’on a tous vécus un jour ou l’autre, ces histoires d’amour qui n’ont jamais commencé et qu’on a cru déjà évoluées, des tranches de vie douloureuses. Pour cristalliser cet amour incroyablement fort mais tellement faux, il y a ce jeune homme au physique de dieu grec, un personnage presque irréel qui nous rappelle autant le Tadzio de Mort à Venise que l’étrange visiteur de Théorème, un être sur lequel se tournent tous les regards, objet sexuel de toutes les convoitises et affections qui en traumatisant ses victimes leur révélera le chemin à suivre.

Sur la forme, Xavier Dolan paye une fois de plus son hommage à Wong Kar Wai, le plus esthète des cinéastes contemporains. Là encore, plus que du plagiat il faut y voir une esthétique digérée et qui réapparaît à l’écran de façon superbe. Et ce qui naît à l’image, ce sont les réminiscences d’un des plus grands films d’amour de l’histoire, Chungking Express. Romance cruelle, dépendance affective, amours impossibles, Xavier Dolan se joue des différentes sexualités pour aboutir sur quelque chose d’universel. Ses Amours Imaginaires sont bercées d’une douce mélancolie, d’un spleen permanent qui se traduit à l’image par des ralentis toujours à leur place malgré leur présence importante, de visions du passé par le personnage de Marie à un modernisme presque outrancier par celui de Francis. Xavier Dolan a crée un film hors du temps et de l’espace mais pourtant véritablement ancré dans notre réalité. Le temps s’arrête, les sentiments passent, l’oubli se fait sa place, les histoires d’amour ne sont qu’un éternel recommencement. Une lettre, un sms, un email ou une simple petite phrase peuvent anéantir, tellement commun mais tellement puissant.

À l’image le trio d’acteurs est formidable. On oublie rapidement leur accent (involontairement sujet aux moqueries, mais rien de bien méchant) pour ne voir que des symboles. Symboles d’existences broyées en pleine reconstruction, symboles de désirs inassouvis cumulant les coups d’un soir mais à la recherche de LA grande histoire. Il n’est pas étonnant d’y croiser le temps d’un clin d’œil un certain Louis Garrel, déjà objet de fantasmes chez Bertolucci et qui ici se retrouve en point de départ d’un nouveau cercle forcément masochiste, comme si souffrir d’aimer était le mal nécessaire au bonheur.

[box_light]Œuvre tout d’abord fascinante sur le plan visuel directement hérité de Wong Kar Wai à son meilleur, les Amours Imaginaires est tout sauf un film de poseur qui tourne à vide. Le jeune Xavier Dolan dresse à 21 ans le portrait d’une génération en mal d’amour, des jeunes écorchés accrochés à des sentiments impossibles ou à des relations imaginaires. Il en résulte une oeuvre d’esthète, un bijou de mise en scène et de poésie. Nombriliste, prétentieux, sous influences, mais doté d’un talent juste dingue, il impose ses Amours Imaginaires comme un des plus beaux films de l’année, porté par une bande son des plus délicieuses qui soient.[/box_light]

Crédits photos: @ Remstar Media Partners
FICHE FILM
 
Synopsis

Francis et Marie, deux amis, tombent amoureux de la même personne. Leur trio va rapidement se transformer en relation malsaine où chacun va tenter d'interpréter à sa manière les mots et gestes de celui qu'il aime...