Les Adieux à la reine (Benoît Jacquot, 2012)

de le 17/03/2012
 
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Benoît Jacquot est un réalisateur difficile à cerner. En bien ou en mal il ne cesse de surprendre, et ce depuis déjà 35 ans. Il y a deux ans avec Au fond des bois, il touchait à un cinéma viscéral, brutal, physique, pour essayer de capter la complexité d’une fascination. Abordant de front le cinéma historique en même temps que des thématiques sado-masochistes, s’appuyant sur l’interprétation habitée d’Isild Le Besco et celle, animale et magnétique, de Nahuel Pérez Biscayart, Au fond des bois provoquait une sensation de fascination/répulsion assez troublante. Avec Les Adieux à la reine, en apparence bien plus classique et abordable, Benoît Jacquot redéfinit complètement son cinéma et touche à quelque chose d’essentiel. Prolongement logique de sa réflexion sur l’amour destructeur, il aborde avec autant de grâce que de compassion l’amour d’une servante pour sa reine Marie-Antoinette. L’idée absolument géniale dans tout ça est de caler son récit dans une bulle temporelle transcendant tous les éléments : la révolution française et le naufrage de la monarchie. Entre faits historique et romance passionnée, Léa Seydoux irradie 1h40 durant, lové dans l’ombre d’un soleil au bord de l’extinction. C’est d’une beauté et d’une tristesse complètement inattendues.

En complément apocalyptique du Marie-Antoinette de Sofia Coppola, bien plus aérien et bling-bling, Les Adieux à la reine démontre du début à la fin non seulement qu’il est tout à fait possible de faire en France et en 2012 un véritable film historique, sans qu’il ne paraisse cheap ou artificiel, mais qu’il est également tout à fait raisonnable d’envisager dans ce décor un récit de cinéma très concret. En adoptant pour sujet le terrifiant et inégal triangle amoureux constitué de la servante et lectrice Sidonie Laborde, la maîtresse Gabrielle de Polignac et la reine Marie-Antoinette, tout en gardant uniquement le point de vue de Sidonie, Benoît Jacquot livre un requiem entièrement féminin et porté par l’élégance pudique d’un sombre destin inévitable. À voler trop près du soleil on s’y brûle les ailes, y compris quand celui-ci ne brille déjà plus. Au centre de toutes les attentions, pivot de toutes les intrigues et de toutes les romances, c’est Marie-Antoinette qui représente cet astre à la mort annoncée. Pour traiter de son pouvoir en déclin, sauf sur les êtres qui en sont épris, Benoît Jacquot adopte un traitement extrêmement moderne, parfois à la limite de l’anachronisme quand il utilise un français et un phrasé avec un certain décalage. La révolution vue de l’intérieur, à travers le regard des êtres qui la vivent en temps que victimes et non en tant qu’acteurs, voilà un point de vue plutôt inédit et qui permet une mise en perspective nouvelle. En nous contant Versailles au temps de sa chute immuable, en explorant ces vastes espaces où le faste des dorures se transforme au fil des heures en un grand vide sans âme, en parcourant les sous-terrains du château, Les Adieux à la reine n’en finit pas de surprendre. Benoît Jacquot se frotte au plus près des êtres qui bâtissent le semblant de vie de la cour et n’hésite pas à les capter en instantanés au milieu des rats et de la débâcle, illustrant avec l’intelligence de l’observateur accompli comment s’effondrent les systèmes politiques et sociaux. Et si tout l’aspect historique est merveilleusement traité, grâce à un vrai point de vue, précis, Les Adieux à la reine prend son véritable envol quand le film se focalise sur l’intime. Une notion d’intime qui implique la reine de France, soit une aberration sur le papier qui n’en est jamais une à l’écran. En créant par la mise en scène une idée d’isolement progressif, un resserrement qui mène au drame, de l’autarcie de Versailles jusqu’au la solitude consciente et passionnée de Léa Seydoux, benoît jacquot capte quelque chose de fascinant et le fait essentiellement par l’image, les dialogues étant utilisés tels des ponctuations émotionnelles, parfois chuchotés, parfois déclamés avec verve, racontant la grande histoire en soulignant la petite et souvent remplis d’une cruauté inconsciente imparable.

À ses artifices de mise en scène habituels, notamment l’utilisation des zooms toujours pensée judicieusement pour recentrer l’intrigue et le point de vue, Benoît Jacquot ajoute une grammaire cinématographique qui, si elle n’est pas spécialement révolutionnaire, s’avère bluffante. Il capte les abandons successifs, les trahisons, les errances, et un univers qui se vide littéralement de sa substance. Utilisant à merveille les compositions de cadres tout en s’attachant en permanence au personnage de Léa Seydoux, il crée une étrange sensation d’immersion dans un monde à l’aube de sa mort. Sans en avoir l’air il rejoint ainsi la vague actuelle de films abordant la fin du monde, son monde à lui restant limité, mais qui trouve tout de même une certaine résonance dans notre époque. Le culte des idoles est bien entendu traité ici, mais l’adoration va encore plus loin car la « groupie » fait partie intégrante du cercle intime de l’idole. Une véritable histoire d’amour dans ce que le sentiment peut avoir de plus incroyable et diabolique. En utilisant énormément la caméra à l’épaule, en suivant le plus souvent son personnage, notamment dans un plan séquence incroyable à la lumière des bougies dans un couloir grouillant, Benoît Jacquot traite la fin de Marie-Antoinette sur un mode très moderne, n’a pas peur d’insérer des éléments d’humour presque burlesque, et filme le désir charnel au plus près. Il parvient autant à capter le détachement progressif de la réalité du personnage de Sidonie que le rayonnement magnétique de Marie-Antoinette. L’ambition de cette mise en scène qui adopte autant du découpage traditionnel que d’un mouvement dans l’image (des dialogues filmés en panoramiques plutôt qu’en champ-contrechamp, les zooms avant…) vise bien à bâtir une proximité totale avec les personnages, jusqu’à les mettre à nu, parfois littéralement, et exposer leur âme au regard du spectateur. Au cours du dernier acte, tout le jeu de fascination/manipulation émotionnelle/naïveté éclate à l’écran, provoquant un sincère bouleversement. Quelle surprise de la part de Benoît Jacquot qui signe un des plus beaux films hexagonaux de ces dernières années, porté par un trio d’actrices formidables (y compris Virginie Ledoyen qu’on n’attendait plus à ce niveau) duquel triomphe une Léa Seydoux étincelante. Héroïne tragique capable de tous les sacrifices au nom de son amour et sans attendre rien qu’une simple considération ou un regard attendri en retour, elle illumine l’envers de Versailles pendant que sa lumière naturelle quitte le palais. Filmer la passion avec autant de justesse, c’est sublime.

FICHE FILM
 
Synopsis

En 1789, à l’aube de la Révolution, Versailles continue de vivre dans l’insouciance et la désinvolture, loin du tumulte qui gronde à Paris. Quand la nouvelle de la prise de la Bastille arrive à la Cour, le château se vide, nobles et serviteurs s’enfuient… Mais Sidonie Laborde, jeune lectrice entièrement dévouée à la Reine, ne veut pas croire les bruits qu’elle entend. Protégée par Marie-Antoinette, rien ne peut lui arriver. Elle ignore que ce sont les trois derniers jours qu’elle vit à ses côtés.