Le Territoire des loups (Joe Carnahan, 2012)

de le 11/07/2012
 
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Après un retour aux sources de la comédie d’action over the top – genre dans lequel il faisait ses débuts en 1998 avec Blood, Guts, Bullets and Octane – avec Mi$e à prix puis L’agence tous risques, deux bouts de péloche dont la bêtise relative n’avait d’équivalent qu’une maestria technique ahurissante et une générosité de chaque instant dans le grand n’importe quoi, Joe Carnahan revient à ce pour quoi il semble véritablement taillé. C’est en 2002 que le californien mettait tout le monde, ou presque, d’accord avec Narc, grand polar d’une noirceur rare, brutal, au traitement qui faisait de Joe Carnahan une sorte d’héritier de William Friedkin dont l’ombre bienfaisante planait sur chaque plan du film. 10 ans plus tard, s’il troque les rues glauques de Detroit pour l’immensité enneigée de l’Alaska, il retrouve pourtant ce qui faisait le feu sacré de Narc et signe un film incroyable de bout en bout porté par un Liam Neeson qu’on n’avait plus vu aussi bon depuis des lustres. La claque.

S’il fallait résumer Le Territoire des loups à quelques mots, ce serait brutal et irrespirable. Embrassant complètement un genre qui n’avait plus rien d’original à proposer depuis bien longtemps, le survival, Joe Carnahan y apporte un vrai regard d’auteur aussi jusqu’au-boutiste qu’intelligent, car porté sur la symbolique et la métaphore autant que sur l’efficacité du premier degré. Toutes proportions gardées, car il n’en est pas encore au niveau d’excellence de John Boorman, Le Territoire des loups représente peut-être le film le plus abouti sur la confrontation entre l’homme et la nature depuis Délivrance. Les loups, présents du début à la fin, passé une introduction bouleversante et un crash d’avion d’une puissance terrible, symboles d’une menace mortelle et d’un destin déjà scellé par une mère nature revancharde, ne sont pas de simples prédateurs. Exécuteurs d’une justice suprême qui condamne les hommes les uns après les autres, violemment et sans autre forme de procès, mais qui en même temps participent à épurer le personnage principal jusqu’à le nettoyer de tous ses vices et pêchés et le mener jusqu’à sa confrontation avec une entité suprême. Les loups du Territoire des loups sont ainsi à rapprocher du requin de l’autre grand film construit pour aboutir sur un duel de l’homme face à la nature incarnée en animal presque fantastique, Les Dents de la mer. Boorman et Spielberg, Joe Carnahan choisit plutôt bien ses parrains inconscients de cinéma pour son survival schizophrène en plein enfer blanc. Avec une vision très premier degré, le film fonctionne également sur le plan d’un réalisme sauvage à deux-trois exceptions près (dont un saut un brin surréaliste entre deux montagnes) et essouffle le spectateur dans un décor tellement immense et une situation tellement désespérée qu’ils provoquent une véritable sensation de peur primale. Peur ponctuée de séquences qui font froid dans le dos, notamment lors des attaques des loups toujours impressionnantes et aux conséquences effroyables. Joe Carnahan n’a pas peur de montrer la violence et la tripaille sans qu’elles soient un quelconque aboutissement, mais une simple étape sur le chemin vers une perte totale d’humanité, un retour à l’état initial, animal, instinctif. Difficile de faire plus juste pour illustrer le concept même de survie, la vraie, celle qui implique des choix radicaux pour s’alimenter et maintenir une température corporelle essentielle. Alternant violence fulgurante et plages mélancoliques à coups de flashbacks oniriques pour créer une épaisseur supplémentaire au personnage de Liam Neeson, Le Territoire des loups livre également une réflexion intense sur le deuil et la destruction qu’il provoque chez l’homme, un discours d’autant plus troublant que Liam Neeson a vraiment perdu sa femme il y a peu, la réalité rencontrant brutalement la fiction pour un résultat bouleversant. C’est à travers la quantité de personnages secondaires, tous traités à la même mesure, bien écrits et représentant chacun de façon presque symbolique une facette de l’être humain, Joe Carnahan construit un discours d’une cohérence extrême sur comment aborder la mort, comment l’accepter, comment s’y résigner, comment la combattre. La religion et la lutte sont au centre des débats, toutes les pistes de la survie sont explorées comme autant de branches impossibles à atteindre, Le Territoire des loups abordant tout de même un ton extrêmement pessimiste au final. Et ce même si le duel final, badass au possible jusque dans ce dernier plan d’une puissance évocatrice incroyable, laisse une légère place au doute et à l’espoir.

Cherchant à provoquer des réactions tout aussi épidermiques et instinctives chez le spectateur, Joe Carnahan ne le ménage pas. Il retrouve cette mise en scène caméra à l’épaule, ce grain prononcé, cette photographie radicale, qui faisaient la force de Narc. Atteignant des pics de pression parfois insupportables, incroyablement brutal dans les attaques des loups souvent hardcores et toujours en mouvement pour perturber l’équilibre visuel, Le Territoire des loups prend la forme d’une expérience de cinéma assez rare car en appelant à quelque chose de profond et enfoui chez le spectateur : comprendre la notion de survie. Pour cela il n’hésite pas à briser la frontière entre les hommes et les loups, traitant les premiers comme une meute se cherchant un leader pour établir un semblant de société primaire. Le résultat est un uppercut surpuissant aux images incroyables. On en ressort groggy d’avoir vécu un tel choc frontal, impressionné par un Liam Neeson tout simplement gigantesque comme jamais et un Joe Carnahan qui n’est jamais aussi bon que quand il arrête de s’amuser. Vraiment intense, à l’image comme derrière.

Distribué par la Metropolitan Filmexport

Sortie le 29 juin 2012.

Pour un film si important bien que sorti dans une trop grande indifférence (moins de 330000 entrées en France), Metropolitan livre une édition blu-ray techniquement irréprochable mais qui sonne légèrement creux.

Côté image on retrouve le grain extrêmement prononcé pour revivre exactement l’expérience vécue au cinéma. La copie est irréprochable, les contrastes appuyés et la définition ne souffre jamais malgré une photographie et une mise en scène typiquement problématiques.

Même constat côté sonore, c’est une réjouissance totale tant le rendu est exceptionnel. L’immersion est totale et la précision dans la distribution des canaux est réellement impressionnante. De quoi faire une belle démonstration.

C’est du côté des suppléments que ce disque est moins à la fête. On trouve simplement une collection de scènes coupées plu sou moins intéressantes, dont certaines vont trouver un écho dans le commentaire audio de Joe Carnahan accompagné de ses monteurs et d’une bouteille de whisky. On y apprends ainsi par exemple que la première rencontre entre Liam Neeson et un animal sauvage devait être avec un ours… pour le reste, ce commentaire très vivant est celui d’une équipe très satisfaite de son travail et qui parle beaucoup de technique avec moult petits détails sur tel ou tel plan. Forcément passionnant.

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FICHE FILM
 
Synopsis

Comme beaucoup de ceux qui choisissent de vivre au fin fond de l’Alaska, John Ottway a quelque chose à fuir. De sa vie d’avant, il garde le souvenir d’une femme, une photo qu’il tient toujours contre lui, et beaucoup de regrets. Désormais, il travaille pour une compagnie pétrolière et protège les employés des forages contre les attaques des animaux sauvages. Lorsque le vol vers Anchorage qu’il prend avec ses collègues s’écrase dans l’immensité du Grand Nord, les rares survivants savent qu’ils n’ont que peu de chances de s’en sortir. Personne ne les trouvera et les loups les ont déjà repérés. Ottway est convaincu que le salut est dans le mouvement et que la forêt offrira un meilleur abri. Mais tous ses compagnons d’infortune ne sont pas de son avis et aux dangers que la nature impose, s’ajoutent les tensions et les erreurs des hommes. Eliminés par leurs blessures, le froid, les prédateurs ou leurs propres limites, les survivants vont mourir un à un. Ottway va tout faire pour survivre avec les derniers, mais quelle raison aurait-il de s’en sortir ? "Le Territoire des loups" nous entraîne aux confins du monde et d’un homme, à la découverte de ce qu’il y a en chacun de nous…