Le Sommeil d’or (Davy Chou, 2011)

de le 18/09/2012
 
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A première vue documentaire classique d’un explorateur moderne, Le Sommeil d’or est la belle rencontre d’un jeune réalisateur, Davy Chou, avec son histoire, avec son pays et avec son cinéma. Mais plus encore, c’est un film qui oublie sa vocation documentaire en glissant élégamment vers une forme de film de fantômes mélancolique, évitant soigneusement de tomber dans quelque chose de sinistre mais en gardant toujours au coin du cadre une blessure ouverte qui déborde d’amertume.

Le Sommeil d’or. Quel beau titre, presque celui d’un poème ou d’une grande épopée fantastique. Un titre qui renvoie autant à une invitation au voyage, une exploration des rêves, qu’à l’espoir d’un cinéma cambodgien qui ne serait pas mort mais seulement endormi. Car après s’être rapproché d’étudiants pour toucher peut-être l’avenir incertain du cinéma cambodgien (le cinéma de fiction y est plus ou moins inexistant depuis la fin des années 80, même les films de Rithy Panh sont obligatoirement des coproductions essentiellement françaises) avec son film Twin Diamonds, Davy Chou affronte cette fois le passé. Le sien bien sur, Le Sommeil d’or étant clairement un film très personnel, mais dans le même mouvement celui de tout un pays, de toute une culture. Étrangement universel, plus le film avance plus il passionne, un peu comme s’il s’agissait du journal d’un explorateur parti en Égypte et qui aurait rencontré les derniers bibliothécaires d’Alexandrie, qui à travers leurs récits ferait renaître le temps de quelques pages tous ces écrits condamnés à l’oubli. Et plus qu’un documentaire attristé sur une véritable tragédie, pour l’art mais surtout pour les hommes, c’est une belle évocation par l’image que le cinéma vit autant à travers les hommes qu’à travers la pellicule et les images. L’art subsiste dans l’esprit, au delà de l’écran, et ces miraculés en sont la preuve.

Le Sommeil d’or est une succession de rencontres, des entretiens dont la première partie, sans doute trop étirée, adopte une forme didactique de témoignages qui finissent par tous se ressembler. Ces acteurs, producteurs, réalisateurs et cinéphiles ont vécu l’enfer, s’exprimer est leur exorcisme. Toutes ces histoires face caméra se recoupent : le Cambodge est un pays amputé d’une partie de son identité. Le procédé est logique – impossible de laisser ce matériau sur la table de montage – mais trouve ses limites dans la répétition. Mais qu’importe tant la suite élève Le Sommeil d’or au rang des documentaires essentiels sur le 7ème art, à travers un regard résolument nouveau. Cette exposition/présentation permet au film d’amorcer son grand discours, lorsque Davy Chou propose un exercice de mise en scène à ses intervenants. Se met alors en place un parallèle entre les histoires d’un passé cinématographique riche, abattu tellement brusquement qu’il semble aujourd’hui fantasmé par les cinéphiles (ils sont tellement passionnés qu’il semblerait que le Cambodge n’ait produit que des chefs d’œuvres) et une exploration plus physique de ces histoires. Une actrice, grande star de son temps, qui retourne sur un lieu de tournage en extérieur accompagnée de tout un peuple chez qui le souvenir est de plus en plus vivace, un producteur qui visite des studios à l’abandon, les couloirs de ces grands cinémas devenus des lieux de consommation sans âme… devant la caméra s’opère un tour de magie et les fantômes du passé semblent reprendre vie. Leur présence traverse l’écran, ils habitent le cadre et inspirent les témoins. Plus qu’un film sur la mémoire, Le Sommeil d’or traite du pouvoir du cinéma qui est une de ces rares formes d’arts populaires où se mêlent les images et le son. Il est possible de détruire ces images, mais ni leur musique ni leur souvenir. Les films sont comme les contes et légendes, ce sont des histoires, et Le Sommeil d’or nous rappelle à quel point il est important de se souvenir de ces histoires afin de les transmettre pour que l’héritage se perpétue. Les personnages du film, témoins privilégiés, sont comme des troubadours d’antan, ou un vieil oncle à une réunion de famille, ayant acquis la conscience de l’importance de l’héritage.

Des histoires d’amour, de dragons, des légendes et des chansons qui traversent les âges, qui ont survécu à l’oppression. Les bobines ne sont plus là pour la plupart mais ces films existent à travers leurs fantômes. Des fantômes qui ne sont que la représentation du souvenir, comme cet homme intarissable, Ly Bun Yim, un des plus grands cinéastes cambodgiens, qui nous raconte le plus beau des films qu’il n’a jamais tourné et qui se multiplie à l’écran. par un habile jeu de montage et un vrai sens de la narration, tous ces personnages qui racontent des films qu’ils ont vu, vécu ou tourné, nous mènent vers le récit de Ly You Sreang. Ce cinéaste qui a perdu ses films en même temps que sa mémoire fait l’objet d’une séquence très particulière, un dialogue à la recherche de son passé qui aboutit sur le plus fou des scénarios de cinéma. Sauf que cette histoire qui pourrait être le canevas d’une incroyable aventure humaine à travers le monde, c’est sa vie. Son histoire est bouleversante, comme celle du pays vers laquelle s’étend le film, et elle scelle le lien ténu entre le monde réel et celui du cinéma. Face caméra, il retrouve la mémoire et devient le plus beau des films. Mais Le Sommeil d’or ne fait pas que se pencher sur le passé tragique, il y construit également les fondations d’une ouverture sur l’avenir, notamment à travers ces jeunes qui décident d’utiliser ces histoires racontées par leurs parents pour recréer des scènes d’un film disparu, ou quand enfin apparaissent à l’écran et sur un support étonnant des images de ces films en grande partie perdus. Le cinéma est mort ? Le Sommeil d’or nous apporte la plus belle des réponses : il est immortel.

FICHE FILM
 
Synopsis

Le cinéma cambodgien, né en 1960, a vu son irrésistible ascension stoppée brutalement en 1975 par l'arrivée au pouvoir des Khmers Rouges.
La plupart des films ont disparu, les acteurs ont été tués et les salles de cinéma transformées en restaurants ou karaokés.
LE SOMMEIL D'OR filme la parole de quelques survivants et tente de réveiller l'esprit de ce cinéma oublié.