Le Solitaire (Michael Mann, 1981)

de le 01/05/2012
 
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Si les distributeurs sont bien décidés à nous inonder de films chaque semaine, au point qu’il soit devenu impossible de tout voir et donc très probable de rater de belles choses, il faut saluer leur volonté de ressortir des classiques connus ou méconnus et de leur donner une nouvelle chance ou exposition, sans qu’elle soit nécessairement motivée par une sorte d’opportunisme. C’est précisément le cas de la ressortie du Solitaire, le premier film de cinéma de Michael Mann qui reste 30 ans plus tard un de ses plus beaux. Revoir Le Solitaire aujourd’hui, un an seulement après le phénomène Drive, permet de remettre ce dernier en perspective avec un certain cinéma romantico-noir auquel il doit absolument tout, du premier au dernier plan. Ainsi, pour son tout premier film, qui faisait suite au génial téléfilm Comme un homme libre, Michael Mann allait non seulement définir ce que deviendrait son cinéma une dizaine d’années plus tard, mais allait également façonner, ou au moins apporter une pierre essentielle à l’ouvrage du polar US. Peu d’œuvres nées dans ces satanées années 80 auront à ce point imprimer tout un genre qui deviendrait à la fois ultra-violent et complètement atmosphérique, entre errance nocturne et gunfights. Nicolas Winding Refn en aura beaucoup appris, mais Johnnie To également, pour n’en citer qu’une minuscule poignée.

La séquence d’ouverture à elle-seule, sa construction, son rythme, sa lumière, tout est un modèle de mise en place du personnage et des enjeux dramatiques qui vont l’accompagner. L’inspiration majeure de l’ouverture, brillantissime, de Drive est là, et le reste sera du même acabit. S’il emprunte beaucoup au Driver de Walter Hill, Drive et son ambiance en apesanteur, son histoire d’amour naïve, son personnage principal trouble à la limite de l’autisme et sa violence soudaine, est clairement l’héritier direct et noble du Solitaire. Ainsi pour ce premier long-métrage de cinéma, alors présenté en compétition au Festival de Cannes (face à La Porte du paradis, Excalibur ou encore Possession, une belle année), solidement armé d’un passif dans le documentaire, Michael Mann délivrait un film matriciel. À la frontière entre deux décennies radicalement différentes en terme d’approche du polar, Le Solitaire se nourrit des années 70 et de leur noirceur réaliste pour mieux créer la relative abstraction des années 80, une stylisation et une esthétisation de la violence. Complément idéal car moins brut et plus baroque que les films de William Friedkin de la même époque et notamment Cruising sorti l’année précédente, Le Solitaire ne jouit bizarrement pas d’une aura exceptionnelle contrairement à Manhunter bien moins fondamental pourtant. Michael Mann a pourtant réussi à transcender son petit budget pour livrer un film étalon du neo-noir dans lequel les figures classiques s’entrechoquent, dopé au western urbain et porté au sommet par une mise en scène déjà sublime. Tout est là, non pas à l’état embryonnaire mais vraiment là, déjà dans tous les coins du cadre. Motifs essentiels de l’œuvre de Michael Mann, la ville et la nuit sont partout, créant avec James Caan un trio de personnages principaux présents dans chaque plan. En bon cinéaste de la jungle urbaine désertique, il capte les battements du cœur d’une ville au rythme des pérégrinations de son héros solitaire. Une figure mythique nourrie à la fois du hors-la-loi maître de son art et du grand héros romantique en quête du grand amour simple et vital. Plus encore que dans son récit relativement basique du « dernier coup » pour assurer un avenir, plus que dans l’histoire de braquage d’une maîtrise surréaliste, appuyée par un travail documentaire profond, plus que dans le film de vengeance hard boiled du dernier acte qui répond directement au cinéma de Don Siegel, c’est dans la construction de son personnage que Le Solitaire déploie de véritables trésors.

La beauté de ce personnage est qu’il concentre les plus beaux aspects du personnage de Robert De Niro dans Heat et de Tom Cruise dans Collatéral, un virtuose du crime doublé d’un homme aux valeurs nobles, sorte de chevalier moderne au code de l’honneur implacable, saupoudré d’une grosse dose d’utopie romantique et conservatrice, avec comme idéal une femme, des enfants, une maison, une belle bagnole et le père de substitution intégré à l’équation. La beauté du geste de Michael Mann, également auteur du scénario d’après le roman « The Home Invaders » de Frank Hohimer, est de toujours remettre en cause ses valeurs jusqu’à littéralement briser l’utopie de son personnage qui ne pourra qu’évoluer seul dans la ville, la nuit, ne faisant qu’un avec les deux entités. Profondément pessimiste même s’il construit l’accomplissement d’un homme, Le Solitaire est ainsi symbolique d’un monde dont les repères moraux sont voués à la destruction, prolongement finalement logique des excès de la libération des années 70. Réactionnaire Michael Mann ? Possible, mais cela lui permet de jongler avec des valeurs classiques intimement liées à toute la mythologie du héros moderne au cinéma, passant autant par l’image que par des séquences dialoguées tout simplement monumentales (le dîner, indescriptible). Et cela s’accompagne d’une succession d’images absolument sublimes qui laissent déjà voir l’immense talent de metteur en scène de Mann qui touche à quelque chose de carrément expérimental quand il filme la découpe du coffre avec ces silhouettes dessinées par les étincelles de métal, cette captation des lumières urbaines la nuit, ou encore ces mouvements de caméra virtuoses qu’il sort le temps de montrer au spectateur où se situe un émetteur ou encore pour aller au plus près des mécanismes. Techniquement assez bluffant et assez peu marqué par le temps, porté par la composition atmosphérique complètement autre de Tangerine Dream, futurs papes du new age qui récolteront un Razzie Award pour cette bande originale, et terreau de futurs visages essentiels du paysage hollywoodien (premiers rôles pour James Belushi, Dennis Farina ou William Petersen), Le Solitaire c’est également le grand rôle de James Caan. 10 ans après Le Parrain, presque 20 avant The Yards, le pont entre deux grandes générations de polars mafieux se fait là chez Michael Mann, dans un film qui contient tout ce qui fait encore de ce cinéma un des plus intéressants d’Hollywood. Du grand art, dommage qu’il ait cédé à une certaine maladresse dans son gunfight final, lui qui détient encore la plus belle fusillade de l’histoire avec Heat.

FICHE FILM
 
Synopsis

Après onze ans de prison, Frank, cambrioleur professionnel, rêve de mener une vie normale ; pour cela il doit passer par un dernier vol. Entre la mafia de Chicago et la police corrompue, son travail va s’avérer plus difficile que prévu.