Le Soldat Dieu (Koji Wakamatsu, 2010)

de le 26/11/2010
 
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Quand le plus guérillero des cinéastes s’attaque aux conséquences immédiates de la guerre, cela donne forcément une oeuvre extrême et sans concessions. Après avoir livré son film coup de poing sur la révolution étudiante des années 70 (dont il a fait partie), United Red Army, l’ex-yakuza devenu cinéaste plus qu’engagé se lance cette fois dans une nouvelle expérience de cinéma hallucinante qui ne manquera pas de choquer et donc diviser le public qui osera s’y frotter. Et si rien n’est gratuit dans le Soldat Dieu (« la Chenille » pour le titre original, illustration cruelle de l’homme ayant perdu ses bras et ses jambes), il faudra s’accrocher car Kôji Wakamatsu n’a pas décidé d’être tendre. En effet, celui qui nous a déjà traumatisé à maintes reprises (autour de 100 films réalisés depuis le début des années 60, dont les chocs Quand l’embryon part braconner ou les Anges Violés) ne nous épargne rien. Le Soldat Dieu est de ces films qui laissent les bras ballants, le goût du sang dans la bouche et porté par un cri de révolte. Car plus qu’un regard sur la guerre, c’est un film qui parle de l’homme dans ce qu’il a de plus méprisable et de la femme dans un portrait des plus difficiles à accepter, celui de la société japonaise et son mépris ancestral de la gent féminine reléguée au rôle de simple objet de plaisir pour l’homme. Mais pour aboutir sur cette analyse aussi percutante que terrible à recevoir en pleine gueule, Wakamatsu emprunte des voies détournées et multiplie les approches. À l’arrivée, malgré le budget limité qui se voit à l’écran, c’est un vrai choc de cinéma.

Pour Koji Wakamatsu, dénoncer les atrocités de la guerre n’est qu’accessoire ici. Il l’a déjà fait tout comme d’autres. Il va plus loin et utilise la guerre sino-japonaise comme prétexte pour développer une réflexion bien plus profonde sur la nature monstrueuse de l’homme dans ce qu’il a de plus horrible et dégueulasse. La monstruosité elle apparaît à l’écran littéralement sous la forme du soldat mutilé, à contre-courant total de ce qui fait généralement le cinéma japonais. En effet, habituellement l’homme mutilé devient héros. Ici c’est tout le contraire, et cela renforce évidemment le sentiment de malaise car à aucun moment on ne ressent la moindre sympathie pour ce type qui a tout perdu: bras, jambes et parole. Simplement car peu à peu on comprend pourquoi il est rentré dans cet état, et ce n’est pas beau à voir, mais surtout car son nouveau statut de chose rampante accentue encore ses plus bas instincts.

Cet être abject, élevé en héros de tout un pays aveuglé par la folie nationaliste et l’amour vers l’empereur, symbole du sacrifice débile du soldat, n’existe plus que par ses besoins primaires: manger, boire, dormir et baiser. Et c’est sa femme qui doit porter seule ce fardeau. Koji Wakamatsu ne nous épargne aucune humiliation dans ce rapport sado-masochiste difficile à encaisser. Et il ne s’interdit rien, allant jusqu’à filmer les ébats sexuels entre cette femme et cette chose, devant le portrait de l’empereur et les décorations militaires. On pense beaucoup à Johnny s’en va-t-en Guerre même si le regard est totalement opposé mais également à l’Empire des Sens auquel le réalisateur avait participé pour la relation de domination malsaine. En résulte une oeuvre profondément dérangeante car elle pose des questions essentielles sur les limites du sacrifice – cette femme vit un calvaire insoutenable psychologiquement et physiquement – et nous balance à la gueule ce qu’il y a de plus terrible et d’animal dans notre nature d’être humain.

Wakamatsu fait clairement du grand cinéma avec le Soldat Dieu, ne perdant pas une occasion de plonger dans l’hystérie sensorielle. Et ce malgré le budget léger qui se traduit par une image pas toujours séduisante, à l’image de nombreuses petites productions japonaises et leur aspect de téléfilm. Mais bizarrement on passe facilement outre car cela n’empêche pas le réalisateur d’accoucher de séquences démentielles jusque dans ce final qui nous renvoie en pleine face toute les pires atrocités de la guerre, sur un fond de chanson triste à en pleurer. Multipliant les personnages décalés qui viennent chacun étayer une vision globale du patriotisme aveugle (le « fou » est sans doute le plus sensé) et de la nature humaine, il s’appuie sur des comédiens sans cesse à la limite de la rupture, frôlant le surjeu mais n’y tombant jamais. Il s’en dégage une puissance phénoménale, portée par Shinobu Terajima, actrice exceptionnelle qui donne corps à cette femme souillée dans son statut d’être humain, et qui n’a pas volé son ours d’argent à Berlin.

[box_light]Le Soldat Dieu est une oeuvre coup de poing, encore une de la part de Koji Wakamatsu qui en a fait son fond de commerce avec un talent inégalable. Il réussit à nous faire détester un personnage mutilé et livre un portrait glaçant de l’homme dans ce qu’il a de plus dégueulasse. À travers cette relation de soumission entre un héros de guerre et sa femme, il parle autant des ravages de la guerre qui décuple l’animalité que de ses conséquences effroyables sur le destin des familles. Mais plus encore c’est toute une société qu’il pointe du doigt, voire toute la race humaine. Et pour parvenir à ses fins il ne nous ménage pas, nous expose l’insoutenable jusqu’à écoeurement. On peut détester, mais en aucun cas on ne peut y rester insensible. Le Soldat Dieu est une immense claque dont on a du mal à se relever, un vrai choc brutal et peu agréable à vivre.[/box_light]

FICHE FILM
 
Synopsis

Durant la Seconde Guerre Sino-japonaise, en 1940, le lieutenant Kurokawa est renvoyé chez lui, en héros de guerre, couvert de médailles…mais privé de ses bras et de ses jambes, perdus au combat en Chine continentale. Tous les espoirs de la famille et du village se portent alors sur Shigeko, l’épouse du lieutenant : à elle désormais de faire honneur à l’Empereur et au pays et de montrer l’exemple en prenant à coeur de s’occuper comme il se doit du soldat dieu…