Le Quattro Volte (Michelangelo Frammartino, 2010)

de le 24/12/2010
 
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En regardant de plus près cette affiche étrange ou la bande annonce, on pourrait penser à tort que Le Quattro Volte serait le pendant transalpin des oeuvres rurales de Raymond Depardon. Ce serait faire une grosse erreur car Michelangelo Frammartino n’est pas un documentariste au sens où on l’entend habituellement, et il signe avec Le Quattro Volte, son deuxième long métrage après Il Dono (sorti en 2004) une véritable oeuvre de cinéma aussi singulière que fascinante. Pour l’occasion il retrouve un décor qui lui est cher, celui de l’Italie reculée, ici un village de Calabre, une des régions les plus pauvres d’Europe. Après une longue gestation qui explique pourquoi ce réalisateur formaliste hyper doué s’est absenté si longtemps des écran, voilà que son oeuvre vient pour ainsi dire conclure une année de cinéma ponctuée de grands films immersifs et d’expériences de cinéma aussi inédites qu’exigeantes, mais avant tout immenses en termes de cinéma pur. Non Le Quattro Volte n’est pas un film pendant lequel il ne se passe rien et où on suit des chèvres pendant 20 minutes! Il y a quelque chose d’impalpable et de très grand qui émane de cette construction cyclique, de ces images austères et arides, de cet humour burlesque. Non seulement le film est magnifique, mais c’est en plus un des trucs les plus culottés vus cette année!

Il convient pourtant de s’accrocher pour espérer y entrer. Car la première demi-heure est un modèle de non-séduction du spectateur qui ne sait plus trop quoi penser devant des images de toute beauté, des plans qui s’étirent à l’infini, mais qui ne semblent mener nulle part. Puis peu à peu la construction prend forme, contre toute attente. Dès lors apparaît le coeur du film qui échappe à toute logique narrative conventionnelle. Le Quattro Volte adopte un rythme en quatre actes, quatre saisons, quatre âges d’une vie, quatre portraits du monde. Et c’est sur un tempo des plus tranquilles que va se développer une forme de dramaturgie, Michelangelo Frammartino adoptant un style des plus contemplatifs, ne laissant entrevoir l’esquisse d’un mouvement de caméra qu’au bout d’une demi-heure forcément fatale pour le spectateur qui manquerait de courage cinéphile. Concrètement de quoi ça parle Le Quattro Volte? De la vie tout simplement, du plus beau et complexe des thèmes en somme.

On y suit les derniers jours d’un vieux berger, les premiers d’un chevreau, la vie d’un sapin et le fonctionnement d’une charbonnière. À priori rien de passionnant. Pourtant avec sa construction qui use et abuse d’ellipses et de répétitions, par son absence quasi totale de dialogues, par un travail d’écriture tellement rigoureux qu’il en devient imperceptible et par sa mise en scène d’une maîtrise absolue, Le Quattro Volte prend la voie d’une des plus belles métaphores qui soit concernant le cycle de la vie. L’homme aux croyances d’un autre temps se soigne par la poussière avant de le devenir, il élève ses animaux qui à leur départ fourniront matière au végétal, l’arbre fera le bonheur des hommes avant de finir en charbon, indispensable à leur survie… et ainsi de suite. Sur ce mode cyclique, le second aussi original cette année après Enter the Void, Le Quattro Volte en devient hypnotisant et fait disparaître cette sensation d’incompréhension qui accompagnait ses débuts pour devenir un objet de cinéma d’une singularité rare, mais surtout d’une justesse incroyable malgré cette austérité qui ne le quitte jamais.

Il est à noter à quel point tout se joue sur la mise en scène, car il n’y a ni véritables acteurs ni dialogues ni musiques. Précis dans le choix de ses cadres, audacieux dès qu’il permet à sa caméra de bouger en panoramiques, Michelangelo Frammartino s’affirme en tant qu’esthète. Il ne lui suffit pas de planter sa caméra quelque part et de laisser se développer « l’action » comme on pourrait le croire. L’air de rien il parvient à capter ces petits riens qui parviennent justement à transformer une inutile illustration du réel en véritable fiction aux relents métaphysiques. Il se dit inspiré par Bela Tarr et Robert Bresson, et si on peut en effet en retrouver l’influence ça et là, tout comme celle de l’humour burlesque de Jacques Tati qui trouve son apogée dans un interminable plan-séquence suivant une procession religieuse perturbée par le chien du berger, alors qu’en arrière-plan invisible se joue le dernier drame de sa vie, Le Quattro Volte est avant tout un film d’une originalité folle et qui au final ne ressemble à aucun autre.

[box_light]Grosse surprise que ce Quattro Volte! Derrière un lointain aspect de documentaire animalier ou de portrait d’une vie rurale difficile se cache une fascinante réflexion sur le cycle de la vie. Dramatique, cruel, excessivement drôle parfois, Le Quattro Volte parvient à passionner quiconque passe l’épreuve de la première demi-heure très exigeante. Avec son absence de dialogues, son travail démentiel sur le son et les silences, sa mise en scène où s’entrechoquent académisme contemplatif et audace des cadres, il en résulte une oeuvre d’une puissance évocatrice inattendue. Le Quattro Volte de Michelangelo Frammartino est comme un poème burlesque et cyclique, une ode à la nature dans ce qu’elle a de plus beau, et derrière la simplicité toute apparente, c’est juste sublime.[/box_light]

FICHE FILM
 
Synopsis

En Calabre la nature ne connait pas de hiérarchie. Tout être possède une âme. Pour s’en convaincre, il suffit de croiser le regard d’une bête, d’entendre le son de la charbonnière, qui est comme une voix, ou bien d’observer le flottement du sapin battu par le vent, qui appelle tout le monde à se grouper.