Le Père de mes enfants (Mia Hansen-Løve, 2009)

de le 13/07/2011
 
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Par méfiance naturelle, il est parfois bon de regarder d’un oeil suspicieux le succès critique fulgurant de certains jeunes réalisateurs. Bien souvent les « fils/fille de… » ou « ancien collaborateur de… » ne sont qu’artifices peinant à masquer une absence de talent et un véritable opportunisme. Ancienne actrice chez Olivier Assayas, ancienne collaboratrice aux Cahiers du Cinéma, la jeune Mia Hansen-Løve est de ces jeunes talents dont l’explosion parait trop belle et trop immédiate pour être sincère. Prix Delluc pour son premier long métrage Tout est pardonné, primée à Cannes dans la catégorie Un Certain Regard pour Le Père des mes enfants, un engouement critique étourdissant pour son nouveau film Un Amour de jeunesse, c’est presque trop. Mais parfois on se méfie et on a tord de le faire. Si on a lu tout et n’importe quoi sur Le Père de mes enfants lors de sa sortie, célébré à raison, il semblerait presque que l’âme du film ait été effacée des radars par son sujet. Oui le film est un hommage au producteur Humbert Balsan, personnage important ayant notamment soutenu Youssef Chahine et qui avait mis fin à ses jours, criblé de dettes, alors qu’il luttait pour produire L’Homme de Londres de Bela Tarr. Le film est quelque part indissociable de cet homme mais il vaut bien plus qu’un simple hommage. Le Père de mes enfants est tout simplement un très grand film de cinéma, plus que toute autre chose.

Il y a deux films au sein du Père de mes enfants, comme il y a deux titres accolés en un seul. D’un côté le père, de l’autre les enfants, avec en lien commun une mère magnifique. Deux films car deux parties qui créent un ensemble aussi opposé qu’homogène. C’est tout d’abord le portrait d’un homme. D’abord dandy charmeur, homme d’affaire passionné, immense cinéphile porté par l’amour de l’art, il semble intouchable, simplement beau, puissant et aimant. Mais malgré les apparences, le film étant très travaillé sur le plan de l’image, Mia Hansen-Løve cherche une forme de réalisme qu’elle trouve avec une aisance proprement déconcertante. Les différentes blessures ouvertes du personnages deviennent des gouffres qui ne peuvent que mener vers une issue fatale. En cela la jeune réalisatrice illustre à la perfection le destin si commun de ces grands patrons rêveurs follement égoïstes quand il s’agit de leur entreprise sans que cela ne les empêche d’aimer passionnément les leurs. Jusqu’au point central du film, c’est une descente aux enfers sincère et subtile, sans qu’aucun élément ne soit appuyé plus que de raison. Simplement avec naturel et une cruauté invisible tant le film déborde d’amour pour ses personnages, jamais rabaissés, toujours célébrés y compris dans l’échec. [quote]Le cinéma comme passion destructrice, la famille en héritage.

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La seconde partie du film, après que soient balayés d’un revers de la main tous les clichés inhérents au drame ici représenté, va sans cesse renvoyer à la première tout en développant un récit foncièrement différent. Plus que de deuil, il y est question d’héritage et encore de passion(s). Pour le cinéma bien entendu, le septième art étant un élément fondamental du récit et de l’étude de moeurs, mais avant tout pour la famille. Car ce n’est pas un hasard si le titre est bien Le Père de mes enfants, il y est essentiellement question de paternité, du rapport au père, d’amour et de découverte. Ainsi, il convient de ne surtout pas limiter le film à son illustre inspiration ou à ce jeu de pistes à la découverte d’un passé obscur, ou pas, mais il faut y voir le schéma magistral d’une oeuvre qui touche sincèrement à ses personnages et qui réussit à peu près toutes les figures qu’elle entreprend. Et le corps de cette passion dévorante est finalement le même que celui de cette famille, il n’est fait que d’abord, et tellement peu d’artistes ont réussi à si bien le saisir, si sobrement.

Et si Le Père de mes enfants est si beau, si réussi, c’est qu’il n’a rien en commun avec l’habituel et insupportable cinéma d’auteur social français qui n’a de cesse de tomber dans la caricature de son propre schéma. Un réel travail sur la mise en scène avec des cadres rigoureux mais magiques, une vraie photographie avec des séquences hautement graphiques, et surtout un véritable sens du découpage qui impose un rythme efficace dans la narration nous confirme qu’on est bien au cinéma et pas devant sa TV, mais surtout que Mia Hansen-Løve maîtrise incroyablement bien tous les outils du grand cinéma. On s’en contenterait déjà tant il est rare de voir un tel talent si jeune, presque insolent, mais il s’avère qu’elle est en plus une directrice d’acteurs simplement hors normes, capable de tirer le meilleur de ses comédiens immédiatement inoubliables. Pour s’en convaincre, il n’y a qu’à voir évoluer les enfants. C’est tellement rare de voir de jeunes enfants simplement « jouer » des rôles, ils s’effacent ici complètement derrière leurs personnages qui prennent vie. Et sans torrent d’émotion, sans violons, sans effet narcissique ou prétentieux, Mia Hansen-Løve signe un des plus beaux films français de ces dernières années. Par sa pudeur, par son sujet bien sur, mais surtout par ses immenses qualités en termes de scénario et de mise en scène. Incroyable, mais vrai.

FICHE FILM
 
Synopsis

Grégoire Canvel a tout pour lui. Une femme qu'il aime, trois enfants délicieuses, un métier qui le passionne. Il est producteur de films. Révéler les cinéastes, accompagner les films qui correspondent à son idée du cinéma, libre et proche de la vie, voilà justement sa raison de vivre, sa vocation. Grégoire y trouve sa plénitude, il y consacre presque tout son temps et son énergie. Hyperactif, il ne s'arrête jamais, sauf les week-end qu'il passe à la campagne en famille : douces parenthèses, aussi précieuses que fragiles. Avec sa prestance et son charisme exceptionnel, Grégoire force l'admiration. Il semble invincible. Pourtant sa prestigieuse société de production, Moon Films, est chancelante. Trop de films produits, trop de risques pris, trop de passifs; les menaces se précisent. Mais Grégoire veut continuer d'avancer, coûte que coûte. Jusqu'où cette fuite en avant le conduira-t-il ? Un jour, il est obligé de voir la réalité en face. Alors surgit un mot : l'échec. Et une grande lassitude, qui va bientôt, secrètement, prendre la forme du désespoir.