Le Parrain (Francis Ford Coppola, 1972)

de le 06/03/2011
 
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Est-il symbole plus fort du Nouvel Hollywood, voire du cinéma hollywoodien dans sa globalité, que la trilogie (oui, le troisième également) mafieuse de Coppola? On peut légitimement se poser la question. Car rarement un film aura été aussi adulé, pillé, parodié, analysé, que Le Parrain. Cette oeuvre gigantesque, parmi ce que que le réalisateur a fait de mieux dans sa carrière, reste presque quarante ans plus tard un modèle, à tellement de niveaux. Mais à le revoir aujourd’hui en le posant en parallèle de la carrière de Francis Ford Coppola, on y verrait presque une oeuvre prophétique, dans laquelle il se projetterait dans le personnage de Vito Corleone tandis que le destin de sa fille Sofia serait illustré par Michael, auquel tout libre arbitre est effacé au profit de l’héritage familial. Le Parrain a beau être adapté de l’exceptionnel roman de Mario Puzo, en y étant par ailleurs très fidèle à quelques points de vue près, Coppola y a inséré énormément de sa propre vision de la famille et des enjeux d’un légataire. Mais ce film titanesque ouvrant merveilleusement une des sagas les plus passionnantes de l’histoire du 7ème art, à laquelle il est intimement lié, recèle encore plus de trésors et possède encore aujourd’hui une modernité qui en font une oeuvre passant l’épreuve du temps avec une aisance presque surprenante. S’il y avait encore à Hollywood des acteurs aussi talentueux que ceux qui illuminent le casting du Parrain, le film aurait très bien pu sortir la semaine dernière au cinéma, c’est le signe des films majeurs, inattaquable non pas de par son statut de classique mais tout simplement de par le degré de perfection cinématographique auquel il accède.

Alors oui tout a été dit et redit sur Le Parrain. La trilogie a été analysée sous toutes les coutures par les plus brillants spécialistes. À quoi bon essayer d’en parler ici? Tout simplement car ce film représente une étape essentielle dans un parcours cinéphile, ce moment où on réalise qu’il ne s’agit pas seulement d’un grand classique qui fait encore les beaux jours du marketing, des produits dérivés, ou même des parodies (dernière preuve en date: plusieurs scènes complètes dans Chez Gino de Samuel Benchetrit) mais qu’on se trouve face à un modèle qui a crée un genre et l’a presque immédiatement tué en proposant une oeuvre colossale et définitive, déjà indétrônable à sa sortie. Autre preuve simple, le film a bientôt 40 ans contient plus de modernité que 90% de la production actuelle, il n’a pas pris une seule ride! Le Parrain c’est une fresque qui frôle les trois heures, qui pourrait en durer dix fois plus et qui semble passer en un clin d’oeil. La raison est finalement toute simple, tout du moins en apparence puisque la recette semble vraiment difficile à reproduire, Coppola parvient à marier une profusion de détails digne d’une oeuvre littéraire avec une efficacité de chaque instant. Quel exemple plus probant que la séquence d’ouverture. On ne connait à priori rien de Don Corleone mais son aura et son pouvoir, le danger et la puissance qu’il représente, nous parviennent avec une justesse remarquable par la construction du cadre, le découpage et les dialogues. Brando n’est qu’une vague silhouette au premier plan, flou, il va se révéler en quelques minutes dans toute sa complexité. Tout est millimétré, chronométré, le dosage est parfait, l’efficacité dingue.

Et c’est ainsi du début à la fin. Peut importent les séquences aujourd’hui devenues cultes, vues et revues, le dosage de Coppola est un modèle, tout comme sa construction narrative. D’une simple histoire d’héritage, il crée un récit à tiroirs quasiment impossible à saisir dans sa totalité à la première vision. C’est que Coppola cherche clairement à perdre le spectateur pour le fasciner, et pour cela il use d’un artifice imparable: la profusion et le faste. Profusion de personnages, de sous-intrigues, profusion de détails dans dialogues, dans les décors. La somme d’informations est telle, pendant trois heures, qu’on est forcément troublés. Pourtant, comme par miracle, le récit n’a rien d’imbuvable, il invite simplement à s’y replonger pour y déceler de nouvelles pistes. Et sous ses aspects très classiques, Le Parrain recèle de trésors. Construit comme une tragédie antique pulvérisant la notion de libre arbitre avec une cruauté terrible, parfois plus proche de l’opéra que du cinéma, jamais on n’oubliera l’offre impossible à refuser à l’aide d’une tête de cheval, l’apesanteur qui s’installe lors de la tentative d’assassinat sur Don Corleone, la sauvagerie de la mort de Santino, la tension intenable de la vengeance de Michael. Tant de séquences entrées dans l’histoire et pillées encore aujourd’hui, mais jamais égalées.

C’est que Francis Ford Coppola livrait là une démonstration à tous les niveaux. Après l’excellent Les Gens de la pluie, on découvre son incroyable talent de conteur, capable de passionner avec des récits excessivement complexes comme on l’a vu plus haut. On y voit la confirmation d’un Coppola immense metteur en scène doté d’un sens du cadre inné, construisant avec une intelligence rare ses séquences en accord permanent avec son récit et l’évolution de ses personnages. Rien n’est gratuit, tout suit une logique narrative et formelle imparable. Enfin, Coppola explose en tant que découvreur de talents et merveilleux directeur d’acteurs. Avec une seule star au casting nommée Marlon Brando, réputé ingérable, il met son projet vital (il aurait très bien pu arrêter le cinéma à ce moment-là) dans les mains d’acteurs inconnus qui incarneront le cinéma américain dans toute sa splendeur. Tous ces éléments conjugués explosent dans cet opéra funèbre, dans cette passation de pouvoir entre Marlon Brando et Al Pacino (leur rapprochement physique symbolique au fil des séquences), dans cette illustration terriblement cruelle, violente et sans concessions d’une famille dont on ne sort pas et pour laquelle on se doit de tout sacrifier. Cette plongée dans un univers de plus en plus noir n’est pourtant qu’un prélude à la véritable histoire de Michael, figure christique (il est le fils d’un Dieu symbolique) qui commettra plus tard l’impensable. Une des introductions les plus géniales de l’histoire du cinéma américain, et pris hors de la trilogie, LA saga mafieuse définitive.

[box_light]Cinéaste de la famille par excellence, Francis Ford Coppola livrait avec Le Parrain une oeuvre titanesque qui n’a rien perdu de sa puissance. Oeuvre à la noirceur insondable, d’une richesse presque étourdissante, portée par un casting aussi ample qu’éblouissant, le Parrain n’a rien perdu de son pouvoir de fascination quarante ans plus tard. Véritable opéra pétri de références bibliques, portrait poignant d’un père perdant peu à peu son fils prodige, illustration d’une inévitable perte d’humanité, Le Parrain mérite encore aujourd’hui des lectures et réflexions, celles qui accompagnent heureusement ces quelques véritables chefs d’oeuvres du 7ème art.[/box_light]

FICHE FILM
 
Synopsis

En 1945, à New York, les Corleone sont une des cinq familles de la mafia. Don Vito Corleone, "parrain" de cette famille, marie sa fille à un bookmaker. Sollozzo, " parrain " de la famille Tattaglia, propose à Don Vito une association dans le trafic de drogue, mais celui-ci refuse. Sonny, un de ses fils, y est quant à lui favorable. Afin de traiter avec Sonny, Sollozzo tente de faire tuer Don Vito, mais celui-ci en réchappe. Michael, le frère cadet de Sonny, recherche alors les commanditaires de l'attentat et tue Sollozzo et le chef de la police, en représailles. Michael part alors en Sicile, où il épouse Apollonia, mais celle-ci est assassinée à sa place. De retour à New York, Michael épouse Kay Adams et se prépare à devenir le successeur de son père...