Le Nouveau Monde (Terrence Malick, 2005)

de le 11/10/2009
 
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Première réjouissance, Malick n’a pas attendu 20 ans pour sortir un nouveau film, seulement 7 ans depuis la Ligne Rouge… et son prochain Tree of Life devrait arriver en 2010! Les œuvres du maître se méritent, que ce soit dans l’attente ou à leur découverte, et d’un côté tant mieux car leur rareté fait aussi leur force. Avec le Nouveau Monde, le réalisateur s’intéresse à une histoire connue de tous, celle de la création de Jamestown en Virginie, celle de Pocahontas… enfin, plutôt que d’histoire il conviendrait de parler de légende car à l’époque où Pocahontas sauva John Smith elle n’avait que 11 ou 12 ans, leur relation amoureuse n’ayant jamais été prouvée… mais peu importe, cette légende permet à Malick de poursuivre sa réflexion entamée 32 ans plus tôt et de livrer au 7ème art une de ses pièces maîtresses du XXIè siècle. Un film majeur, ne ressemblant à aucun autre et sur lequel il est bien difficile de poser des mots…

Le réalisateur a beau appliquer les mêmes recettes formelles à chaque nouveau film, on ne peut nier que son cinéma reste en perpétuelle évolution. En fait, même si ce n’est qu’une supposition vu que le bonhomme est plutôt discret, il semblerait que ses films évoluent avec sa vision du monde et alors que jusque là il n’avait jamais franchi la barrière du réalisateur militant, il y a des signes qui ne trompent pas. Notre monde se meurt petit à petit, lentement mais sûrement… On en est tous plus ou moins conscients (on ne compte plus les cris d’alarme) et Malick également. Parmi les nombreux niveaux de lecture de ce Nouveau Monde, il est clair qu’il fait ouvertement sa déclaration d’amour à une nature qui a hanté toutes ses œuvres et qui semble l’obséder mais il dresse un constat effrayant, peut-être plus encore que n’importe quel documentaire, sans pour autant tomber dans des funérailles anticipées. Pour lui, il y a toujours un espoir.

Dans un sens, il vient contredire un de ses propos de la Ligne Rouge, à savoir que l’homme même sans évolution technologique possédait déjà les racines du mal. Car il nous dit ici clairement, par le biais de John Smith et de ses discours intérieurs, que les indiens Powhatans n’ont même pas dans leur vocabulaire les mots représentants des choses mauvaises, qu’ils étaient le bien incarné. Le mal leur apparaît en même temps que les anglais et leurs bateaux gigantesques, leurs armes à feux, leurs palissades, leurs notions de propriété… la première chose qu’ils font en arrivant est d’abattre des arbres! La différence avec ce peuple vivant en communion avec la nature et les esprits de la forêt est telle qu’il n’ont pas vraiment de possibilité de se comprendre…

Et il y a Pocahontas. Elle est à la fois d’une beauté pure, d’une ouverture d’esprit (ou d’une curiosité) très moderne, et elle se pose des questions sur son environnement. Elle rencontre un John Smith qui n’a rien d’un conquérant, il est plutôt un doux rêveur, un idéaliste qui renvoie au personnage de Jim Caviezel dans le film précédent, un personnage typique du cinéma de Malick, sans doute sa façon de s’intégrer au sein du film. On n’assiste pas à un choc de cultures entre ces deux-là, c’est simplement la pureté de leurs âmes et des sentiments désintéressés qui les rapprochent. Entre eux, la relation est magnifique, ne tombe jamais dans les ficelles faciles de la romance à l’américaine… tout y est d’une pureté universelle. Mais entre elle qui communique avec sa mère la nature et lui qui ne peut s’échapper de son statut au sein de l’armée, on sent que ce bonheur si intense ne peut durer éternellement. La peur de la mort, tellement présente dans le monde moderne, aura raison de cette passion.

Derrière une trame d’une simplicité apparente se cache un des plus beaux films sur l’amour. Le Nouveau Monde véhicule des émotions brutes, vraies, à travers le regard d’un réalisateur lucide sur le destin des hommes. Il nous montre à quel point ce sentiment peut être destructeur et comme il nous construit, comment les désillusions nous assassinent et comment l’attente impossible ne se contente pas de nous briser le cœur mais nous enlève notre âme… et tout cela sans jamais céder au pathos facile! Alors bien sur l’histoire est romancée, mais on s’en fout!! Avec le Nouveau Monde, Malick sublime sa grammaire cinématographique en créant une œuvre à la fois dense et plus facile d’accès que la Ligne Rouge.

Bercé par la composition de James Horner (qui pour une fois se renouvelle) et par les mélodies de Wagner qui nous transportent, nous envoûtent puis viennent nous anéantir dans un final à la fois étourdissant et déchirant, le Nouveau Monde est une expérience de cinéma ultime. Tout simplement car chaque spectateur y trouvera de quoi se contenter, ces émotions présentes trouvant un écho dans l’esprit de tout un chacun. Livrant des réflexions profondes et métaphysiques sur des thèmes aussi complexes qu’universels, et qui semblent presque représenter un aboutissement dans la réflexion personnelle du réalisateur, le film réussit à nous troubler durablement et si on est assez réceptif, à nous plonger dans un état quasi hypnotique simplement par la beauté des images et leur portée philosophique…

Avec un choix de casting très discuté, Malick a pourtant tiré le gros lot. Colin Farrell, si souvent décrié (à tort) livre encore une prestation magnétique et enivrante. Christian Bale, même s’il n’apparaît que tard et a donc beaucoup moins de temps à l’écran, trouve là son meilleur rôle loin de tous ces réalisateurs qui l’empêchent de sourire! Et puis il y a Q’orianka Kilcher, véritable révélation, d’un naturel touchant, et qui campe une Pocahontas magnifique.

Niveau mise en scène, une nouvelle fois Malick prouve qu’il n’est pas nécessaire de succomber à un dynamisme outrancier pour créer une réaction sensorielle chez le spectateur. A contre courant, il emmène le cinéma contemplatif dans des contrées inexplorées, nous inonde d’images d’une beauté affolante et jamais gratuites. C’est bien simple, le Nouveau Monde dans son montage sorti en salles (et soit-disant charcuté…) dure un peu plus de deux heures mais il pourrait durer une éternité qu’on éprouverait pas le désir d’en sortir. C’est un film immense, bouleversant, j’espère que le temps fera son travail et le consacrera comme une œuvre majeure, car c’est bien ce qu’il est! Inoubliable!

FICHE FILM
 
Synopsis

En avril 1607, trois bateaux anglais accostent sur la côte orientale du continent nord-américain. Au nom de la Virginia Company, ils viennent établir "Jamestown", un avant-poste économique, religieux et culturel sur ce qu'ils considèrent comme le Nouveau Monde. Même s'ils ne s'en rendent pas compte, le capitaine Newport et ses colons britanniques débarquent au coeur d'un empire indien très sophistiqué dirigé par le puissant chef Powhatan. John Smith, un officier de l'armée, est alors aux fers pour insubordination. Déstabilisés, les Anglais préfèrent combattre plutôt que de s'adapter. En cherchant de l'aide auprès des Indiens, John Smith découvre une jeune femme fascinante. Volontaire et impétueuse, elle se nommée Pocahontas, ce qui signifie "l'espiègle". Très vite, un lien se crée entre elle et Smith. Un lien si puissant qu'il transcende l'amitié ou même l'amour...