Le Narcisse noir (Michael Powell & Emeric Pressburger, 1947)

de le 02/04/2012
 
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La collaboration entre Powell et Pressburger au sein de leur compagnie indépendante The Archers Films Production regorge de trésors du septième art qui aujourd’hui encore n’ont pas fini de livrer tous leurs secrets. Si généralement le premier était le réalisateur et le second le scénariste, il semblerait que leur relation ait dépassé ce stade à tel point que pour les 15 films faits ensemble ils sont crédités à la même enseigne. Au milieu de ces 15 merveilles qu’il est bon de redécouvrir pour saisir la toute puissance du cinéma anglais des années 40-50 trône Le Narcisse noir, une des oeuvres cinématographiques les plus vénérées, commentées et analysées qui soient et qui, 8 mois après Les Chaussons rouges, ressort en salles dans une copie tout simplement magnifique grâce à Carlotta Films. L’occasion de (re)découvrir un des plus grands chefs d’oeuvres de l’histoire du cinéma dans les conditions idéales mais surtout là où éclate sa perfection formelle: sur grand écran. Film de chevet de nombreux très grand réalisateurs, de Martin Scorsese à Bertrand Tavernier, Le Narcisse noir représente un idéal de cinéma en technicolor, une oeuvre toute puissante qui dépasse allègrement le statut de défi technique (pour l’époque) ou de simple expérimentation artistique (Michael Powell n’a rien d’un réalisateur « classique ») pour créer un univers où réalité, rêve et fantasme se marient avec délicatesse et où le cinéma devient un véritable plaisir des sens, de tous les sens. Plus de soixante ans plus tard, Le Narcisse noir, malgré une imagerie parfois datée, n’a pas pris une seule ride et reste inégalé sur de nombreux points.

En adaptant le roman éponyme de Rumer Godden, il y a cette idée absolument géniale de placer des personnages tout ce qu’il y a de plus sages et aux valeurs morales strictes, des nonnes, dans un environnement tel que les hauts sommets du Népal. Et là où on peut légitimement s’attendre à une illustration de choc culturel entre l’Europe morose et l’orient flamboyant, c’est de toute autre chose qu’il est question. Ces bonnes soeurs sont envoyées dans un couvent qui prend place dans ce qui n’était autre qu’un ancien harem, lieu de toutes les libertés et fantaisies, exacte contradiction de la vie conventuelle. Cet espace, personnage principal du Narcisse noir au même titre que les actrices bien qu’il ait été construit de toute pièces en studio, quasi désert, semble encore vivre au rythme des plaisirs de la chair. Michael Powell réussit le miracle de faire transpirer de ces murs austères une source de vie invisible, si ce n’est à travers une toile accrochée dans une pièce, qui va bouleverser le quotidien et les certitudes de ces femmes de foi. De façon plus subtile que dans Les Chaussons rouges, chef d’oeuvre profondément ancré dans le fantastique, Michael Powell va briser la frontière entre réalité et imaginaire, dans un tourbillon de sensations.

Les fêlures ressenties dès l’ouverture du film chez les personnages vont peu à peu s’ouvrir jusqu’à les ébranler totalement. C’est par l’opposition des extrêmes que Powell et Pressburger construisent ce drame qui n’a finalement rien de religieux et réinvente la plupart des codes du cinéma en vigueur à l’époque. Opposition tout d’abord entre l’idée même de couvent, d’enseignement, de pureté, et l’environnement fourmillant de sons et senteurs orientales. Opposition ensuite entre les couleurs éclatantes des extérieurs (magnifiques compositions du chef décorateur Alfred Junge ajoutées aux montages du génie de la double exposition Walter Percy Day) et les tons bien plus sombres des intérieurs changeants. Enfin, et principalement, cette opposition magistrale entre l’hyper-sexué M. Dean et la spiritualité dans ce qu’elle a de plus abouti du vieux sage en méditation permanente. Et au centre de ces différents miroirs se placent la poignée de nonnes rapidement sujettes au trouble. Trouble qui se ressent physiquement par la présence des éléments naturels trop présents (le vent, le bruit, la vie) et se traduit par une remontée à la surface de souvenirs enfouis, ceux d’une vie passée et oubliée. Par ce jeu naît un conflit intérieur qui dépasse même la simple crise de foi pour une remise en cause totale de leurs existences.

Ces tourments intérieurs, traduits à l’image soit par des flashbacks d’une beauté et d’une énergie à couper le souffle, soit par des éléments du récit et les dialogues (les fleurs aux noms évocateurs qui remplacent les plantations habituelles, les noms des sommets…) nous mènent doucement vers une crise brutale illustrée par un climax symphonique qui bouleverse notre perception sensorielle, un tumulte cauchemardesque où l’image et le son deviennent les outils de la démence, quelques minutes qui nous plantent dans notre siège et nous assomment par leur virtuosité et leur intensité dramatique qui dépasse les conventions. La séquence, point d’orgue du Narcisse noir et symbole libérateur d’une tension sexuelle qui passe tout à coup d’un érotisme exotique (personnifié par Jean Simmons) et sous-jacent à une violence picturale et physique, vient conclure, avant même le final remettant en cause la notion de réalité, le travail démentiel effectué sur la mise en scène et surtout la photographie du génial Jack Cardiff, le maître du technicolor qui laisse exploser ses millions d’idées. Véritable concentré des possibilités de la lumière et de la couleur au cinéma, Le Narcisse noir puise également sa force de ses acteurs, avec en tête bien sur Deborah Kerr, sublime en Soeur Clodagh vacillante, mais également Kathleen Byron en Soeur Ruth, son reflet dans le miroir. Leur opposition atteint des sommets lors de la transformation de Soeur Ruth, une scéne métaphorique et symétrique qui contient à elle seule tous les enjeux de ce chef d’oeuvre.

[box_light]Chef d’oeuvre intouchable et intemporel, Le Narcisse noir se paye enfin une nouvelle jeunesse au cinéma, là où il s’exprime le mieux, sur grand écran. On reste abasourdi par la beauté picturale de cette oeuvre expérimentale où le choc culturel sert de toile de fond à une lutte intérieure et spirituelle. Les blessures de l’âme, les réminiscences du passé, les certitudes morales ébranlées, Michael Powell et Emeric Pressburger utilisent tous les outils cinématographiques pour en livrer l’illustration parfaite. Il en résulte un film à la beauté incandescente, bercé par des décors somptueux et ce qui reste comme un des sommets de la photographie au cinéma, un cauchemar ou un rêve, et une expérience cinéphile obligatoire. Du vrai et grand cinéma qui, malgré son âge avancé et ses apparences loin des canons contemporains, garde intacte sa perfection formelle et sa liberté artistique sans égale. Un pur chef d’oeuvre.[/box_light]

Blu-ray distribué par Carlotta Films.

Date de sortie : 7 mars 2012.

Visuellement, Le Narcisse Noir n’a jamais été aussi beau. Le film justifie à lui seul l’existence du support bleu pour les grands classiques tant il donne une nouvelle jeunesse au chef d’œuvre ici flamboyant et nettoyé des attaques du temps. Même constat du côté sonore avec des pistes en mono HD d’une limpidité exemplaire. Un exemple de restauration à suivre pour tous les autres éditeurs.

Chez Carlotta, une bonne copie s’accompagne toujours de suppléments passionnants. Ainsi, l’éditeur nous gratifie de deux bonus particulièrement intéressants en compléments des traditionnelles bandes annonces. On trouve ainsi un documentaire passionnant titré Il était une fois « Le Narcisse noir » et qui laisse la place aux collaborateurs et proches des Archers qui reviennent sur le projet, ses méandres et son impact sur les réalisateurs. Une mine d’informations complétée par Spectrum, entretien d’une trentaine de minutes avec le formidable directeur de la photographie Darius Khondji qui analyse à sa manière la lumière du Narcisse noir.

Un disque essentiel.

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FICHE FILM
 
Synopsis

Sur les contreforts de l’Himalaya, une congrégation de nonnes s’établit dans un ancien harem avec l’intention de transformer le lieu en dispensaire. Dean, un agent anglais, est chargé de les aider à construire l’école qui servira à éduquer les enfants de la région, mais il se heurte rapidement à la sœur Clodagh qui trouve ses manières incorrectes. Au sein de la communauté, la solitude pèse de plus en plus sur les cœurs, et les tensions s’exacerbent…