Le Livre d’Eli (Albert & Allen Hughes, 2010)

de le 20/01/2010
 
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On avait quitté les frères Hugues sur une note pas vraiment réjouissante, From Hell, un film visuellement superbe mais une adaptation assez pitoyable d’une des œuvres majeures d’Alan Moore. Déception après les deux bombes que furent Menace II Society et Génération sacrifiée. Depuis nous étions sans trop de nouvelles, mis à part leur implication dans la série TV Touching Evil. Et les voilà qui nous reviennent enfin, et en très grande forme! Après avoir trusté les pelloches italiennes des années 80, cette branche de la science-fiction justement appelée « post-apocalyptique » (ou post-nuke pour les initiés) est revenue étrangement à la mode, comme faisant écho à une prise de conscience soudaine de par le monde de l’état dans lequel nous avons mis la planète. Récemment cela a donné lieu à plusieurs films de qualité, dont on retiendra particulièrement le jouissif Doomsday de Neil Marshall et le dépressif la Route de John Hillcoat. Dès les premières images c’est d’ailleurs de ce dernier que l’on peut rapprocher le Livre d’Eli, graphiquement parlant. En effet on retrouve avec bonheur cette patine visuelle aux couleurs désaturées à mort et qui flirte en permanence avec les tons monochromes. C’est bien là le seul trait d’union possible avec l’adaptation de McCarthy car les deux films s’engagent sur des chemins tout à fait opposés. Quand le premier s’intéressait avant tout à la notion d’éducation de la génération future et à la relation père/fils dans un climat de fin du monde, le second n’offre finalement que peu d’introspection. Les frères Hugues livrent avant toute chose une série B post-nuke qui vient certes brasser quelques thèmes majeurs comme on le verra mais qui est surtout un grand moment de sauvagerie et d’action.

Cela n’aura échappé à personne, alors qu’elle était relativement absente du film d’Hillcoat (sauf au détour d’un plan assez furtif), la religion s’invite ici dans cette histoire de fin du monde. Le choix du nom d’Eli, prophète mythique présent dans les 3 livres sacrés, n’est pas le fruit du hasard, car il s’agit également d’une variante du nom de Dieu en arabe ou en hébreux. Dès lors, il est difficile de taxer le film de pro-catho, ce que confirment un propos qui va bien plus loin que ça et des idées qui ne concordent pas du tout avec la doctrine chrétienne. Et il n’est pas nécessaire d’être expert en théologie pour s’en rendre compte. Alors oui Eli transporte et protège une bible, on l’aura compris dès le début, mais non l’idée générale du film ne tourne pas autour de ces écrits, on est plus dans une réflexion humaine que religieuse! En fait, et très justement, les frères Hugues, au milieu de leur trip post-apocalyptique, viennent l’air de rien poser LA question quand vient le temps d’aborder le principe même de croyance au moment de (re)construire un modèle de société: où se positionne l’homme vis-à-vis de ce pouvoir gigantesque que peut devenir la religion? Et à cette interrogation il n’y a que 2 réponses: soit il est idéaliste et cela ne représente pour lui qu’un guide dans son cheminement spirituel soit il est un homme avide de pouvoir et qui trouve là l’instrument ultime pour assouvir ses besoins… Notre histoire ne laisse aucune place au doute, c’est ce dernier qui l’a souvent emporté.

Le Livre d’Eli oppose donc ces deux visions qui se personnifient en Eli (Denzel Washington) et Carnegie (Gary Oldman). Mais pourtant, si le thème central pousse à la réflexion, très lucide d’ailleurs et que résume bien un monologue de Gary Oldman sur la manipulation des faibles par l’utilisation des textes de la bible, le film n’a rien d’intello. En fait c’est l’exemple même du gros film d’action qui oublie d’être con, chose bien trop rare à Hollywood.

Car pour l’amateur de série B, c’est un régal! Les frères Hugues en profitent pour étaler leur culture ciné des plus respectables, qui va de l’actionner bourrin à la science-fiction la plus crade. Ainsi ils accumulent les références réjouissantes aux post-nukes ritals, aux westerns spaghettis, aux chambaras japonais et Wu Xia Pian hongkongais, et même l’espace d’une scène à Old Boy de PCW. Mais plus que des citations, ce sont des réminiscences d’images qui ont construit leur cinéma. Ainsi pendant près de deux heures on assiste à une succession de scènes contemplatives sur des déserts de fin du monde, de poses iconiques à mort sur Denzel Washigton nouveau et dernier prophète, mais qui à intervalles réguliers se voient troublées par des scènes d’action démentes. Des gros combats au sabre, à la hache ou au revolver, des joutes verbales superbement écrites, chorégraphiées avec précision, un gunfight où se mêlent réalisme sec à la Heat et une certaine dose de fantastique mystique. Et dans le dernier acte, une scène assez monstrueuse, un long plan séquence complexe qui restera sans doute dans les mémoire de par sa construction.

Les acteurs en font souvent des tonnes, Denzel Washington toujours posé, calme, peu éloquent, est parfait dans ce rôle d’icône. Gary Oldman se lâche comme à la bonne époque et cabotine en bad guy. A leurs côtés c’est la grande classe également: Mila Kunis, Ray Stevenson, Jennifer Beals, Michael Gambon et même Tom Waits (et on sait que lui il ne joue pas dans n’importe quoi!). C’est mis en scène avec un vrai sens du cadre et un amour de la belle image, qui doit également beaucoup à la photo de Don Burgess, magnifique! Et s’il cède à la tentation du twist final, il est pour une fois crédible et justifié (mieux vaut être très attentif pour le deviner!). S’il n’évite pas quelques écarts de conduite avec un humour parfois inadéquat et une toute fin un poil trop « hollywoodienne » dans sa démesure, le Livre d’Eli marque le grand retour des frères Hugues dans un cinéma auquel ils manquaient, un retour par la petite porte de la série B c’est vrai, mais quelle série B !

FICHE FILM
 
Synopsis

Dans un futur proche, l'Amérique n'est plus qu'une terre désolée dont les villes sont des ruines et les routes autant de pièges infestés de bandes criminelles. Depuis des années, Eli voyage seul, se protégeant des attaques et se battant pour trouver de quoi survivre. Lorsqu'il arrive dans ce qui fut autrefois la Californie, Eli se heurte au redoutable Carnegie, un homme qui ne recule devant rien pour imposer sa volonté à la petite communauté qu'il contrôle. Eli fait aussi la connaissance de la très belle Solara et découvre que Carnegie compte bien étendre sa sombre domination à toute la région. Eli parvient à échapper de Carnegie, mais Solara l'a suivi... Même s'il est décidé à poursuivre sa route en solitaire, Eli comprend qu'il ne peut abandonner la jeune femme. Pour elle, il va prendre des risques qu'il n'a jamais pris pour lui-même. Mais Carnegie est sur leurs traces et alors que se profile l'inéluctable affrontement, Eli va prendre conscience qu'il a le pouvoir de faire bien plus que sauver une femme et sa propre vie : son destin est de redonner l'espoir, de sauver le futur en soufflant sur les braises d'une humanité qui n'attend que l'étincelle...