Le Cochon de Gaza (Sylvain Estibal, 2011)

de le 25/09/2011
 
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Aborder le conflit israelo-palestinien au cinéma est généralement synonyme de lourdeur, ou au mieux de maladresse.  Un sujet bien trop complexe, des conséquences inévitables d’une prise de position, de quoi freiner les plus motivés. Parfois ça fonctionne pourtant, comme avec ce Cochon de Gaza improbable réalisé par le français Sylvain Estibal, journaliste et écrivain à qui on doit notamment Le Dernier vol de Lancaster adapté au cinéma par Karim Dridi en 2009 sous le titre Le Dernier vol. Aborder le sujet sous l’angle de la comédie, voilà sans doute la meilleure idée pour ne pas tomber dans des travers douteux. Alors si en plus c’est drôle, il y a de quoi être tout à fait satisfait par ce conte aux accents burlesques vraiment savoureux. Le Cochon de Gaza fonctionne autant par son audace, évidente, que par la rigueur avec laquelle le film dépeint une certaine réalité de la bande de Gaza. Quelque part on pense à ce qui faisait le charme singulier du No Man’s Land de Danis Tanovic, avec un accent humoristique bien plus épaissi.

Le Cochon de Gaza joue sur plusieurs ressorts comiques vieux comme le monde. Tout d’abord prendre un héros qui s’inscrit en long et en large dans la case « looser professionnel » (il est palestinien et doit cohabiter avec des soldats israéliens sur son toit, il ne ramène que des poissons ridicules au retour de la pêche, il pêche un cochon vietnamien…) et ensuite lui faire vivre un truc improbable. La recette n’est ni nouvelle ni très compliquée, elle est simplement très bien mise en oeuvre et s’y ajoute un décor inédit et pas nécessairement propice à de l’humour franc. Le Cochon de Gaza va développer sur une durée presque trop limitée pour aborder un tel sujet un propos là encore assez bateau mais en y mettant les formes. On n’est pas vraiment devant une oeuvre subversive, ainsi il ne faut pas s’étonner que le message n’aille pas vraiment plus loin que « nous occupons le même sol, essayons de vivre en paix ». Ceci dit le développement pour arriver à cette conclusion commune peut surprendre, car basé sur l’absurde. Et c’est efficace. La femme de Jafaar qui se découvre une passion commune pour une sitcom avec le soldat israélien qui occupe son toit en est un bel exemple. Mais bien sur, c’est le cochon qui est au centre. Et cette idée là est géniale. Faire le choix d’un animal considéré comme impur par les juifs et les musulmans et le transformer en moteur de cette comédie aux forts relents humanistes est bel et bien génial. À la fois, Jafaar va se retrouver dans cet animal esseulé, mal aimé, mais il va se rendre compte à quel point lui et l’ennemi venu s’installer sur les terres de son peuple sont proches dans certaines idées du monde ou spirituelles. On le sait bien, il ne suffira pas d’un film venu de l’étranger et démontrant assez brillamment par l’absurde la bêtise d’une guerre, mais l’effort est louable et le résultat plus que convainquant.

Il faut dire que Le Cochon de Gaza parvient à être franchement drôle, et ce à de nombreuses reprises. Et ceci sans pour autant surfer sur les mêmes bagues de gags. En effet la mécanique comique développée fonctionne à différents niveaux pour cueillir les amateurs d’échanges verbaux délicieux (à base de quiproquos notamment sur la langue anglaise) que de gags purement visuels basés essentiellement sur le langage corporel de Jafaar. On rit donc de bon coeur mais on en vient également à se poser de sérieuses questions sur la situation là-bas. Car il a beau user de stéréotypes, voire de caricatures pour établir son discours, Sylvain Estibal ne passe jamais à côté de son sujet et nous dépeint des enjeux en lesquels il n’est pas bien difficile de croire. Là où il nous surprend même c’est en signant un film réellement beau sur le plan formel. Une mise en scène au juste milieu entre épure et ampleur, un réel sens du cadre et de la construction dramatique à travers l’image, et une photographie extrêmement soignée. Un écrin idéal donc pour permettre à tous ces acteurs visiblement très concernés par leur rôle pour s’exprimer, avec en tête le fabuleux Sasson Gabai (qui pour l’anecdote jouait dans le bien ringard et bourrin Rambo III il y a déjà quelques années). Avec son humour bien senti, son propos sans cesse sur un fil et bien tenu, ses élans d’émotion toujours justifiés (magnifique discours dans le dernier acte), Le Cochon de Gaza est de ces petits films dotés d’un charme fou qu’il serait bien dommage de rater.

FICHE FILM
 
Synopsis

Après une tempête, Jafaar, un pêcheur palestinien de Gaza, remonte par hasard dans ses filets un cochon tombé d’un cargo. Bien décidé a se débarrasser de cet animal impur, il décide toutefois d’essayer de le vendre afin d’améliorer son existence misérable. Le pauvre Jafaar se lance alors dans un commerce rocambolesque et bien peu recommandable… Dans cette tragi-comédie, l’ensemble du petit peuple de Gaza, coincé entre sa misère absolue au quotidien, les contraintes des militaires Israéliens et le diktat des barbus aux commandes, est représenté par ce pauvre pêcheur dont l’unique souci est de survivre au jour le jour et qui, pour cela, est prêt a tout. Jafaar, dans une permanente dérision de lui-même, même dans les moments tragiques, évolue dans cette histoire a l’humour mordant… et nous laissera espérer que si l’on peut s’entendre, malgré toutes les différences, à l’échelle individuelle, on peut s’entendre in fine, à l’échelle collective.