Le Bruit des glaçons (Bertrand Blier, 2010)

de le 03/08/2010
 
FacebooktwitterFacebooktwitter

Combien sont ils des réalisateurs français apparus dans les années 70 et qui continuent de faire du grand cinéma? Une petite poignée sans doute, peut-être même pas. Bertrand Blier, malgré certaines apparences est de ceux-là. Lui qui aurait du commencer à faire du cinéma à l’époque des monstres Ventura et Gabin tant ses dialogues savoureux ont toujours semblé écrits pour eux, lui qu’on a de cesse d’annoncer fini, définitivement hors sujet, surtout suite aux échecs retentissants au niveau critique et public de ses derniers films: les Acteurs puis les Côtelettes, Combien tu m’aimes? remontant légèrement la barre, trop légèrement pour annoncer un véritable retour aux affaires. Pendant un temps on l’a cru perdu ce génie, ce barbu teigneux et irrévérencieux qui nous a enchantés avec les merveilleux et grinçants les Valseuses, Tenue de Soirée, Trop Belle pour Toi ou Buffet Froid. Avec le Bruit des Glaçons c’est la renaissance. Blier retrouve sa hargne tout en révolutionnant son style, s’adaptant tout simplement à son époque et aux nouvelles normes esthétiques en vigueur, signe d’un cinéaste intelligent et conscient du pouvoir qu’il tient entre ses mains. Il perpétue sa tradition du cinéma rempli de gueules de cinéma, des vraies, des inoubliables. Il en sort une merveille dans la veine de ses plus grandes réussites, c’est à dire un film qui nous prend par surprise, sans prévenir, qui nous pose face à une situation dramatique, pathétique, nous en fait rire et par conséquent nous met dans une position pour le moins inconfortable, désagréable et malsaine.

C’est un fait, quand l’humour noir est manié avec maitrise et subtilité il n’y a rien de plus efficace. Et la démonstration qu’en fait Bertrand Blier avec le Bruit des Glaçons est assez époustouflante. À la simple lecture du pitch on sent bien qu’on va assister à quelque chose de différent, d’inédit et de bizarre. Et en sortie de projection, après avoir beaucoup ri, on ne sait pus trop quoi penser. le film est-il brillant ou n’est-ce qu’une vaste fumisterie? Un ultime coup de provoc d’un septuagénaire aigri? Non c’est brillant, vraiment brillant même. La simple idée de se faire rencontrer un écrivain fini et alcoolique et son cancer qu’il entretient à grands coups de litres de vin blanc du matin au soir est géniale. Blier n’a que rarement abordé une situation absurde et surréaliste aussi frontalement et grand bien lui fasse! Car il ne pouvait rêver meilleure idée pour relancer une carrière déjà bien fournie sur de nouveaux rails. À grands renforts de séquences d’anthologie et de dialogues cinglants, il livre une illustration magistrale du mal de notre siècle, et ce sans être pesant bien sur, car appuyé par un humour qui fait mouche.

Au départ on hésiterait presque à en rire. Après tout le cancer est un des sujets les plus graves de notre société, il n’est pas simple d’en rigoler de bon cœur. Mais ça devient vite irrésistible, simplement par la grâce d’une brochette d’acteurs fabuleux et d’un scénario finement construit. Ce domaine cévenol devient l’espace d’1h30 le théâtre d’une lutte intérieure entre un homme rongé par l’alcool et les regrets et sa maladie réputée incurable. Tout cela n’est bien sur qu’une gigantesque parabole, une illustration de l’invisible, et c’est ce qui fait sa force, le surréalisme que Bertrand Blier amateur de Buñuel se devait d’aborder un jour de cette manière. Avec une économie de moyens et en s’amusant comme un fou à déstructurer son récit, à traiter son décor et ses acteurs comme ceux d’une immense pièce, en multipliant les regards caméra et les prises de paroles envers le spectateur, le réalisateur réussit non seulement à nous passionner mais surtout à semer un trouble vicieux dans nos esprits. Un trouble incontrôlable qui nous pousse à regarder la mort en face mais avec humour, et l’expérience est véritablement étrange à vivre.

La mort, grand sujet central du Bruit des Glaçons, mais abordé avec un recul aussi malsain que paradoxalement salvateur. Mais aussi l’amour avec un grand A, celui qui est capable de sauver des vies, celui qu’on donne sans brides et sans limites, celui qui fait la vie. Cet amour il se traduit par un personnage féminin absent de l’affiche du film mais pourtant peut-être plus important que tous les autres, et qui constitue un joli pied de nez de Bertrand Blier à tous ceux qui le traitent de misogyne depuis Calmos. Le salut de l’homme viendra de la femme. Le propos peut sembler naïf, simpliste, mais quand il est si bien exposé on ne peut le remettre en question.

Bertrand Blier évolue considérablement sur le plan de la mise en scène, abandonnant le tournage en studio et les mouvements de caméra amples pour laisser place aux décors naturels et à la caméra à l’épaule. Le résultat n’en est que plus juste et il lui suffit de la scène d’introduction où l’on suit Albert Dupontel de dos pour nous happer et ne plus nous lâcher jusqu’au générique. Mais cette fascination qu’on peut ressentir et qui est assez incroyable tant le film refuse tout réalisme pour entrer de plein pied dans du théâtre filmé à plusieurs reprises, elle doit beaucoup à un trio d’acteurs (et quelques seconds rôles) tout simplement exceptionnels. Albert Dupontel trouve encore un rôle qui lui convient à la perfection avec sa chevelure hirsute et son regard fou, il est bien l’incarnation du cancer. Jean Dujardin prouve à nouveau à quel point il peut être un immense acteur quand il est bien dirigé et canalisé, c’est le cas ici. Et enfin Anne Alvaro possède le talent nécessaire pour nous faire croire à sa pure bonté et à son amour tout en démesure pour son patron, elle est superbe tout simplement.

[box_light]Il avait été quasiment enterré par la critique, pourtant Bertrand Blier est de retour, et plus en forme que jamais. Avec le Bruit des Glaçons il manie à merveille l’humour noir et l’absurde et livre son meilleur film depuis très longtemps. Traitant d’un problème social et de santé avec le recul de celui qui a accepté l’idée de la mort, il livre une œuvre grinçante, drôle et qui n’a aucune difficulté à mettre le spectateur très mal à l’aise de rire devant autant de malheur. Un vrai plaisir de cinéma un peu sadique et la renaissance d’un de nos artistes majeurs, bravo![/box_light]

FICHE FILM
 
Synopsis

C'est l'histoire d'un homme qui reçoit la visite de son cancer. " Bonjour, lui dit le cancer, je suis votre cancer. Je me suis dit que ça serait peut-être pas mal de faire un petit peu connaissance... "