Laurence Anyways (Xavier Dolan, 2012)

de le 15/07/2012
 
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Le problème des surdoués, c’est quand ils sont un peu trop conscients de leur talent et qu’en plus ils sont précoces. C’est un peu le problème de Xavier Dolan, qui semble avoir grandi trop vite. Après deux films franchement impressionnants derrière leur maniérisme qui peut agacer, le jeune québécois a légèrement perdu le contact avec le sol. Son mécontentement face à la sélection de Laurence Anyways « seulement » dans la catégorie Un Certain Regard à Cannes, pourtant aux côtés de Koji Wakamatsu (50 ans de carrière, pas loin de 100 films), Lou Ye (presque 20 ans de carrière et 8 films) ou Pablo Trapero (plus de 10 ans de carrière et 7 films) symbolise assez bien l’arrogance de l’artiste qui voudrait tout trop vite. Pourtant Xavier Dolan ferait mieux de redescendre sur Terre car Laurence Anyways, s’il semble représenter pour certain une révélation, ne fait que resservir exactement la même recette qu’auparavant. Sauf que cette fois ça dure 2h40, avec au moins une heure de trop, et que ce film est celui de tous les excès. C’est la preuve par l’image que le trop est l’ennemi du bien, jusqu’à devenir carrément exténuant. Laurence Anyways c’est un peu comme un gros gâteau bien sucré et avec plein de chantilly dont tous les ingrédients les plus agréables, mais aussi écœurants, auraient vu leur quantité multipliée par 100.

Et là où le miracle se produisait sur Les Amours imaginaires, objet poseur et délicat qui tendait vers une forme d’abstraction tout en atteignant une émotion bien réelle, Laurence Anyways produit l’effet l’inverse. D’abord intéressé par ce couple hors du commun, on finit par s’en détacher, puis s’en désintéresser, avant de n’en plus pouvoir d’assister à cette incapacité chronique à s’aimer qu’on avait déjà bien saisi plus tôt. Le problème de Xavier Dolan est que derrière les affèteries romantiques, tout en douceur, il n’est qu’un bulldozer qui avance sans la moindre subtilité. Martelant son discours encore et encore, comme un gosse qui ferait un caprice pour avoir un jouet, en l’enrobant d’une esthétique de publicité pour gel douche, car c’est bien de cela qu’il s’agit ((On a même droit à un long plan de mouvement de cheveux sous la douche, au ralenti.)). Cette suresthétisation n’est pas vraiment une surprise, c’était déjà le cas sur ses films précédents, mais la durée excessive aidant, elle se retourne ici contre le film en escamotant ce qu’il possède de plus beau : son histoire d’amour. Car sur ce point, et même si ces handicapés affectifs paraissent parfois franchement bêtes et très égoïstes (Faire un enfant pour se caser dans une vie normale ? L’oublier quand l’amour passionnel réapparait ? Qui fait ça ?), Xavier Dolan laisse entrevoir une maturité surprenante pour son âge, ponctuée toutefois d’éléments qui le trahissent clairement dans son romantisme naïf. Cependant, et même s’il s’en défend toujours car c’est un génie et que les génies inventent tout, la romance transgenre exubérante n’a rien d’une nouveauté car elle constitue le ciment d’une grande partie de la filmographie de Pedro Almodovar, de même que le traitement visuel reste toujours coincé dans des influences aussi diverses que Wong Kar Wai ou tous ces clips des années 90 extrêmement travaillés. Xavier Dolan fait de très belles images, on ne peut pas lui enlever ça, mais il lui manque tellement un style propre… de plus, sa subtilité digne d’un Michael Bay romantique lui pose des œillères un peu problématiques pour qu’il engage une véritable réflexion. Car à part nous répéter pendant 2h40 qu’il faut accepter la différence, que l’amour c’est vachement compliqué quand on est mal dans sa peau, et que si enfant on s’amusait à porter les robes d’une mère envahissante on a de grandes chances de vouloir devenir une femme un jour, Laurence Anyways ne va pas très loin. Beaucoup d’amour, beaucoup de souffrances, beaucoup de malaises, mais le film ne dépasse jamais un propos simpliste qu’on en remettra jamais en cause : oui il faut accepter la différence. Merci, mais fallait-il vraiment le répéter ainsi tandis que d’autres l’ont fait de manière bien plus élégante et profonde par le passé ?

C’est agaçant car ce discours noble mais tellement naïf et simpliste finit par ressembler à du vide quand il se trouve dispersé dans un film aussi long. C’est agaçant car Xavier Dolan filme très bien ce vide, donnant la sensation d’un immense gâchis. On l’imagine bien dans sa salle de commande mentale, face à toutes les manettes représentant les éléments principaux de son cinéma, et les poussant toutes à fond, jusque dans la zone rouge. L’esprit 90’s, les ralentis, la musique, les cadres, l’intensité des passions, la durée, tout est poussé à l’extrême. Le résultat est un projet intègre, c’est une évidence, sauf que l’extrême entraîne la caricature et c’est un peu à cela que ressemble Laurence Anyways, une caricature du cinéma de Xavier Dolan, pour son troisième film seulement. Il va falloir qu’il se remette en cause le petit génie car là il vient de toucher ses limites. c’est peut-être une bonne chose, même si le film est épuisant. d’autant plus que derrière la surabondance d’artifices on assiste à quelques petits miracles. L’improbable scène de bal sur fond de Fade to Grey de Visage est incroyable, à l’image de tant d’autres séquences surpuissantes, la performance de Suzanne Clément est carrément monumentale, écrasant un Melvil Poupaud pas toujours à l’aise ni très bien dirigé, la bande son est dingue et les thèmes forts sont là. Mais à trop vouloir en faire, à chercher à impressionner, à jouer dans la performance artificielle, Xavier Dolan et son Laurence Anyways à l’étonnant format carré finissent par fatiguer au lieu de passionner. Toutefois, autant d’excès jusque dans le mauvais goût même, parfois, reste quelque chose de fascinant.

FICHE FILM
 
Synopsis

Dans les années 1990, Laurence annonce à Fred, sa petite amie, qu’il veut devenir une femme. Envers et contre tous, et peut-être bien eux-mêmes, ils affrontent les préjugés de leur entourage, résistent à l’influence de leur famille, et bravent les phobies de la société qu’ils dérangent. Pendant dix ans, ils tentent de survivre à cette transition, et s’embarquent dans une aventure épique dont leur perte semble être la rançon.