L’assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford (Andrew Dominik, 2007)

de le 03/05/2012
 
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Avec Chopper passé relativement inaperçu, le talent de metteur en scène d’Andrew Dominik crevait déjà l’écran, de la même manière que sa volonté de réinventer les choses, ou d’y apporter un regard nouveau. Le bonhomme travaillant à un rythme de sénateur, perfectionniste tel un Terrence Malick austral, il aura fallu attendre 7 ans pour le retrouver avec ce film au développement complexe et qui lui aura mis les exécutifs de la Warner sur le dos. 2 ans passés sur la table de montage, quelques concessions, dont la voix off et une durée réduite à 2h40, et L’assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford mettait la Berlinale à ses pieds, au moins en grande partie. Le fait est là, Warner attendait un western avec Brad Pitt et s’est retrouvée avec ça, l’expérience ultime du neo-western, poème filmé et rencontre improbable entre John Ford et Terrence Malick justement, figure tutélaire dont Les Moissons du ciel semblent imprimer chaque plan. L’assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford, avec son titre qui sonne comme un défi – l’enjeu dramatique n’étant donc pas de savoir quel sera le destin de Jesse James mais comment il va en arriver là – et son traitement détaché du réel, sa mélancolie et sa stylisation extrême, marque l’éclosion d’un des plus grands talents des années 2000. Et c’est accessoirement un des plus beaux westerns jamais réalisés.

Ce que prolonge immédiatement Andrew Dominik, c’est sa réflexion sur la célébrité, évidemment. Après une star du crime plus ou moins inconnue en dehors des frontières australiennes, il se penche cette fois sur une des plus grandes légendes de l’ouest, Jesse James le plus flamboyant des frères James. Il rejoint ainsi des auteurs aussi prestigieux que Samuel Fuller, Walter Hill, Henry King ou Nicholas Ray, qui se sont déjà intéressé au hors-la-loi légendaire et/ou à son assassin. L’assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford est un film hors normes, qui embrasse un genre pour mieux le démonter et l’analyser de l’intérieur, qui fait se confronter la légende de l’Amérique et la légende du cinéma, qui s’intéresse bien plus aux hommes qu’à leur environnement ou leurs actions. Complètement déstructurée et nourrie d’ellipses gigantesques qui font rompre le récit avec la réalité, qui malmène la logique narrative pour mieux toucher à un cinéma essentiellement sensitif, cette fresque gigantesque qui ne souffre d’aucun bout de gras malgré sa durée conséquente ressemble à s’y méprendre à un idéal absolu de cinéma. Tout semble à sa place, tout transpire le génie, de l’écriture à la mise en scène, en passant la direction d’acteurs, la composition de la musique, les décors et la photo. Peu de films des années 2000 auront réussi une telle synthèse entre l’ancien et le nouveau, une telle réappropriation et une telle réflexion de l’âme par l’image. Andrew Dominik nous parle de la fin d’une légende, dans un univers de légende, mais il nous parle avant tout d’image et de rapport à l’image (notamment par le prisme de la célébrité). Sur le plan dramatique, il réussit un sans faute insolent, transformant son récit en un requiem atmosphérique à la poésie permanente. la construction est habile, bâtie sur une nuée de personnages secondaires qui vont peu à peu s’évaporer comme dans un rêve pour n’en garder que le socle émotionnel, Jesse James et Robert Ford. La maestria d’Andrew Dominik impressionne tant il parvient à faire naître des enjeux essentiels là où il n’y en avait à priori plus aucun. Non content d’être un metteur en scène génial, il est également un scénariste extrêmement doué, car ce qu’il construit entre les deux personnages, cette relation si complexe, il le fait autant par le script que par l’image.

Bien entendu, il n’est pas le premier à se pencher sur le cas de la fascination pour les icônes, ni le dernier. Mais rares sont ceux qui auront réussi à la traduire de manière aussi forte à l’écran. Il parvient ainsi à modeler l’impalpable, une relation de fascination, d’amour, de fraternité, de jalousie et de haine, et il réussit l’impossible sans que sa réflexion et sa logique ne puissent être remises en cause à aucun moment. L’amour tellement intense qu’il en devient destructeur est peut-être le sentiment le plus difficile à rendre tangible au cinéma, tant il parait réfuter la logique. Pourtant, par sa construction en étapes mesurées, par son regard et à travers les regards de ses personnages, par leurs côtés extrêmes à tous les deux et cette notion si fragile qu’est le respect, il réussit son coup. À tel point qu’on en viendrait presque à douter, dans les premières bobines, du destin qui nous est promis par le titre. Robert Ford est un fan, un vrai, et Jesse James est une légende vivante, c’est ainsi. Et pourtant tout est construit minutieusement pour que le premier en arrive à abattre le second de la façon la plus dégueulasse qui soit, dans le dos pendant qu’il était désarmé. Ce climax, si finement amené et intégré à une longue séquence qui semble stopper le temps dans et hors du cadre, véritable déchirement, est un morceau de bravoure qui vient mettre une touche finale à l’édifice, avant de conclure sur un dernier acte tout en symbolique : salir les icônes entraîne un certain prix à payer. L’assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford devient alors la tragédie promise à demi-mot, tout en restant extrêmement pudique, sans jamais chercher l’effet choc ou la larme facile, simplement par sa forme d’épure et son goût pour la contemplation toujours justifiée. Le final, lyrique à souhait, dernières notes de ce requiem pour un héros du peuple, est à lui seul un des plus beaux moments de cinéma de ces dernières années.

Si la réussite est telle, si L’assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford parvient à un tel degré d’émotion, un tel degré d’implication du spectateur malgré sa forme somme toute très exigeante (2h40 à un rythme des plus posés) c’est qu’il est le fruit d’un travail d’orfèvres. Le film est tenu de bout en bout par un casting merveilleux jusque dans le plus insignifiant de ses seconds rôles (mais y en a-t-il un seul qui le soir réellement ?). Au somment on y trouve un Brad Pitt qui prouve encore une fois qu’il est juste un des plus grands acteurs américains de sa génération, capable de tout jouer et qui trouve dans ce monolithe névrosé une carcasse légendaire assez fascinante, et face à lui, ou dans son ombre, Casey Affleck se révèle littéralement. Fragile jusque dans sa voix, passionné, torturé, il est bien le héros du film, celui par qui le drame arrive mais aussi et surtout celui qui porte le regard du spectateur sur une légende (réelle ou de cinéma). Le héros est bien le lâche, car Jesse James est un symbole, un fantôme, une entité immatérielle qui recouvre l’univers de son aura. Impossible de passer sous silence la composition de Nick Cave et Warren Ellis, ballade mélancolique, musique de conte de fées ou envolée lyrique, tout y est d’une justesse sidérante, à la fois bercée par leurs univers et par celui d’Andrew Dominik. Encore une fois, la synthèse, qui se retrouve évidemment dans la mise en scène. Appuyé par le travail surréaliste effectué par Roger Deakins sur la lumière, dans la construction précise de ses plans, dans son découpage minutieux avec une durée des plans qui semble parfaite à chaque fois, L’assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford a bien la gueule de l’œuvre d’un orfèvre perfectionniste. Les deux ans passés sur la table de montage se voient à l’écran, pas un plan n’est pas à sa place ou parait futile, jusque dans les digressions naturalistes. En réinventant le western, en captant ses larges étendues dans un scope flamboyant pour mieux créer ses personnages en les isolant tels des divinités (l’utilisation du flou dans le cadre pour capter l’aura de Jesse James) ou en les intégrant comme des éléments de décor avant de les faire éclater, Andrew Dominik touche tout simplement au sublime et livre une des œuvres plastiques les plus abouties de notre époque, et qui se permet en plus de raconter quelque chose. Autant dire que la barre est placée au plus haut pour son prochain film, Cogan – La mort en douce.

FICHE FILM
 
Synopsis

Jesse James fut l'une des premières superstars américaines. On a écrit d'innombrables livres et récits sur le plus célèbre hors-la-loi des Etats-Unis. Fascinants et hauts en couleur, ceux-ci se focalisent le plus souvent sur son image publique et ses exploits... avec un souci tout relatif de la vérité. Ceux que Jesse James pilla, ceux qu'il terrorisa et les familles de ceux qu'il tua ne virent en lui qu'un dangereux criminel. La presse, qui suivit avec passion ses braquages tout au long des années 1870, jetait par contre sur lui et sa bande un regard des plus admiratifs. Homme du sud, ancien guérillero, Jesse aurait agi au nom d'une cause, noble et tragique : se venger de l'Union qui avait gâché sa vie avant de le marquer dans son corps. Ses concitoyens, de plus en plus urbanisés, de plus en plus coincés et réduits à une vie d'une désolante banalité, voyaient en lui le dernier des aventuriers. Un mythe vivant... Robert Ford était l'un des plus ardents admirateurs de Jesse. Ce jeune homme idéaliste et ambitieux rêvait depuis longtemps de partager les aventures de son idole. Il était loin de prévoir qu'il entrerait dans l'Histoire comme "le sale petit lâche" qui tuerait Jesse James dans le dos. Mais qui fut vraiment Jesse James, au-delà du folklore et du battage journalistique ? Et qui fut ce Robert Ford, entré à 19 ans dans le cercle des intimes de Jesse, qui réussirait à abattre chez lui l'homme que poursuivaient les polices de dix Etats ? Comment devinrent-ils amis ? Que se passa-t-il entre eux durant les jours et les heures précédant ce fatal coup de feu qui scellerait leurs destins ?