La Vie sans principe (Johnnie To, 2011)

de le 02/07/2012
 
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« J’en avais marre des flingues » aurait dit Johnnie To à propos de la genèse de ce film. Et il est vrai que, même si le réalisateur n’est pas vraiment le roi du gunfight comme certains semblent le croire, mais plutôt le grand maître du polar atmosphérique, La Vie sans principe semble marquer une certaine rupture avec ses derniers films. Et ce même si parler des ruptures de ton dans la carrière de Johnnie To reviendrait presque à citer l’ensemble de sa filmographie. S’il y a bien une constante, c’est qu’il a souvent utilisé le cinéma de genre, et le polar essentiellement donc, pour livrer de brillants instantanés de la société hong-kongaise à travers des personnages secondaires. Ce portrait social avait pris de l’importance avec Election, qui derrière la fresque criminelle faisait état des relations entre la Chine, Hong-Kong et les états voisins à travers le milieu mafieux. Avec La Vie sans principe, Johnnie To va encore plus loin et fait, en apparence tout du moins, de la crise financière son sujet principal. Concrètement, il prend sa méthode habituelle à contrepied et propose un nouvel exercice de style virtuose dans lequel le ballet de personnages et de destins préprogrammés n’est autre qu’un gigantesque jeu de dupes, de pouvoir, et d’esprit chevaleresque.

Johnnie To aurait-il perdu la finesse de son cinéma ? Pas vraiment, car tout est dans l’inversion du procédé qui prend cette fois un sujet clair pour livrer non pas une analyse de la crise financière et de la gestion de la crise en Chine, mais quelque chose de bien plus embarrassant. La Vie sans principe est d’abord une charge frontale contre le mode de fonctionnement des banques, une sorte de cri de désespoir face aux méthodes manipulatrices d’un système en lequel Johnnie To ne croit plus du tout. Malgré son style posé, comme toujours, le film transpire la haine du système. Et son final relativement positif n’est qu’une façade, un système économique aussi réactif soit-il, s’il n’est bâti que sur les coups de poker, reste voué à l’échec à long terme. La charge contre le capitalisme sauvage, baptisé communisme en Chine, est évidente, presque trop. Mais derrière cette attaque sans détours, dans laquelle Johnnie To troque ses flingues silencieux contre un sens du verbe affuté comme une lame de rasoir, se dessine une œuvre bien plus fine qu’elle n’en a l’air. Construit sur un canevas de film choral suivant trois destins croisés, une employée de banque, un flic et un membre des triades qui ressemble à s’y méprendre à une variation de Mark dans Le Syndicat du crime, Lau Ching-wan prouvant à nouveau qu’il méritait une carrière à la Chow Yun-fat, La Vie sans principe explore en détails, et jusqu’à l’overdose d’informations, le fonctionnement d’une société bâtie sur l’argent, et la manipulation des devises. D’une scène magistrale entre Teresa et une vieille dame noyée sous le flot de termes financiers, manipulée et assommée comme le spectateur, à ce festin mafieux en temps de crise durant lequel le patron du restaurant semble avoir plus de pouvoir que les chefs des triades (cas de figure assez inédit dans un polar HK) en passant par cette opération de police pour dans un ascenseur avec un vieil homme décidé à se suicider, Johnnie To développe à travers un minutage précis et une construction millimétrée un discours offensif dont l’efficacité trouve son écho dans l’empathie qu’il provoque. Se met ainsi en place un jeu avec le spectateur qui va au-delà de la structure-puzzle du film. Recréer l’intrigue en multipliant les points de vue et flashbacks impose un côté ludique à l’exercice mais l’intérêt n’est finalement pas là. L’essentiel tourne autour du personnage de Panthère, impressionnant Lau Ching-wan qui en fait des tonnes avec les tics faciaux qu’il adopte et qui n’apparait à l’écran qu’au bout de quarante minutes. La beauté de l’exercice, toujours virtuose et d’une élégance qui impressionne toujours malgré sa constance chez Johnnie To, naît autant du parallèle qui est fait entre le fonctionnement de la bourse et celui des gangsters, que dans le portrait de ce personnage mû par des valeurs d’un autre temps.

Panthère fait à lui tout seul de La Vie sans principe une sorte de film crépusculaire qui n’en a pas l’air. Il est le gardien de l’esprit chevaleresque, du sacrifice, du sens de l’honneur, et il passe pour un idiot. Et le fait que le succès d’un tel personnage passe par un heureux concours de circonstances plutôt que par ses valeurs profondes, en dit long sur l’état de cette société. De plus, Johnnie To fait évoluer son discours et montre bien que l’effondrement du système boursier n’entraîne pas nécessairement l’enrichissement des gangsters, qui ne sont finalement que les mêmes personnes, la crédibilité légale en moins. Et tout cela est en tous points brillants, y compris quand Johnnie To hausse le rythme dans son dernier acte car il fallait bien mettre un point final à cette histoire. Sans cesse au bord de l’explosion, ponctué de très rares éclats de violence, La Vie sans principe est une nouvelle démonstration de force d’un auteur qui a toujours des choses à dire. Et il le fait toujours de la plus belle des façons, avec une mise en scène fluide au découpage clair et intelligent, avec toujours ce don insensé pour la dilatation du temps qui trouve ici autant d’intérêt dans le filmage d’une planque de flics que dans les discussions au sein d’un établissement financier, dans son lyrisme effleurant toujours ou dans sa légèreté apparente. Oui, Johnnie To a posé son flingue pour ce film, mais il n’a pas perdu sa verve. Et s’il devrait le reprendre pour Drug War et Blind Detective (sa soif de tourner n’est pas étanchée) il aura réussi à nous passionner avec cette Vie sans principe qui porte si bien son titre et s’avère être un film passionnant du début à la fin. Et sur fond de crise financière, ce n’était pas vraiment gagné.

FICHE FILM
 
Synopsis

Teresa, employée de banque ordinaire, incite ses clients à faire des investissements risqués pour remplir ses objectifs financiers. Panther, escroc à la petite semaine, plonge dans le monde de la spéculation boursière dans l’espoir de gagner facilement de l'argent pour payer la caution d’un de ses amis qui rencontre quelques soucis avec la justice. Enfin, l’inspecteur Cheung est un flic honnête. Jusque-là satisfait de son modeste train de vie, il a tout à coup un besoin d’argent criant lorsque sa femme verse un acompte pour acheter un appartement luxueux au-dessus de leurs moyens. Tout sépare ces trois personnages jusqu’à ce que leur rapport à l’argent – et un mystérieux sac contenant cinq millions de dollars volés – les poussent à prendre des décisions cruciales malgré leurs cas de conscience. Trois vies bouleversées par le monde turbulent de Hong Kong, en plein marasme économique et financier.