La Vie aquatique (Wes Anderson, 2004)

de le 07/01/2010
 
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Les films de Wes Anderson se suivent et se ressemblent… ou pas. Il y a chez ce réalisateur la marque des très grands artistes, ceux que nous sommes capables de reconnaître en l’espace de quelques secondes, de quelques plans, ceux qui possèdent une véritable signature tellement originale et géniale que les pisse-froid finissent toujours par qualifier de cinéastes qui se regardent filmer et qui tournent en rond dans leur univers. Ce petit génie américain n’y échappe pas non plus, c’est pour cela qu’après Bottle Rocket, Rushmore et la Famille Tenenbaum il signe un film qui reste dans la même veine sauf qu’il la révolutionne dans le détail pour un résultat profondément singulier. Est-ce une évolution naturelle, un besoin de montrer qu’il prend tout de même en compte les critiques ou simplement pour toucher une autre partie du public? Peut importe. Une fois de plus il livre 2 heures de grand cinéma, dans un style qui ne ressemble qu’au sien et qu’il agrémente d’éléments inédits mais qui pourtant semblent faire partie de cet univers depuis les débuts. Ainsi à l’humour froid et pince-sans-rire et aux cadres d’une précision chirurgicale viennent s’ajouter un sens aigu de l’absurde qui rend l’humour légèrement plus accessible sans pour autant être poussif et surtout à plusieurs reprises une forme d’onirisme qui flirte avec le fantastique… le tout bien entendu dans un climat de dépression générale hilarante  qui atteint une galerie de personnage longue comme le bras et interprétés par un casting aux petits oignons. Tournant vers le grand public? Pas forcément non car le cinéma d’Anderson reste exigeant de part son humour vraiment à part et qui segmente immédiatement le public avec d’un côté les séduits et de l’autre les laissés pour compte qui s’ennuieront plus qu’ils ne rigoleront.

L’avantage du système Anderson c’est que le spectateur sait dès la première scène s’il sera client de son style ou pas. Donc si le regard d’un Bill Murray impassible présentant son dernier chef d’œuvre devant une assemblée d’aristos, qui découvrent une nouvelle version surréaliste des aventures de l’équipe du commandant Cousteau (au passage non remercié au générique de fin pour sa non assistance) avec bonnet rouge de rigueur et mauvaise foi ambiante, ne vous fait pas au moins sourire, autant arrêter tout de suite l’expérience car tout le film repose sur ce style « autre ». La différence est que cette fois le récit prend la forme générale d’une aventure en haute mer où se mélangent traque du mystérieux requin-jaguar (et oui!) et histoire de famille, car comme toujours chez Wes Anderson la famille prend une place majeure dans tous ces évènements tantôt graves tantôt loufoques. Deuil, mariage raté, fils caché/renié, faillite, passion… la Vie Aquatique brasse quantité de thèmes importants et sérieux avec une apparente décontraction et un recul incroyable qui rendent la chose aussi digeste que passionnante et drôle (alors qu’une fois de plus le sujet n’invite pas vraiment à la plaisanterie à la base!).

Le tour de force est justement d’utiliser cet humour détaché et naturel qui ne pousse jamais le public à rire comme le font la grande majorité des comédies au cinéma. Il n’y a pas vraiment de gag ou de blague, et ce qu’on voit à l’écran est plus pathétique, voir triste, qu’autre chose. Mais pourtant on rigole de bon cœur, et c’est là que réside l’immense talent d’auteur, de metteur en scène, et de directeur d’acteur de Wes Anderson… ce type est capable de tout faire passer sans jamais forcer le trait ou chercher la punchline qui pousse à rire, c’est fabuleux.

Les acteurs justement parlons-en. Anderson a réunit un casting 5 étoiles magnifiques! Willem Dafoe en marin allemand sentimental, Cate Blanchett en journaliste futur mère célibataire, Anjelica Huston en surdouée richissime, Jeff Goldblum en nemesis frimeur… la liste est longue et tous sont exceptionnels de naturel dans leur jeu. Puis tout au centre Owen Wilson qui a trouvé avec Anderson le seul réalisateur capable de bien le faire jouer et surtout Bill Murray. Dire qu’il est excellent serait un pléonasme, mais pourtant il n’y a pas d’autre mot. Il EST Steve Zissou, l’éternel glorieux looser, le sincère mythomane,le pauvre mégalo… le clown triste. Un personnage finement écrit et dans lequel l’acteur se glisse à la perfection, un homme ennuyeux mais passionnant, bourré de contradictions, le genre de salaud qu’on aime détester ou qu’on déteste aimer.

Wes Anderson manipule ses acteurs comme des marionnettes inexpressives mais qui font passer une émotion, moins forte cependant que dans le film précédent par exemple, en voyant cela l’aventure de Fantastic Mr Fox devient tout à fait logique. Il les balance dans des situations complètement loufoques et se moque des conventions cinématographiques. Ainsi on n’est même pas étonné lors de la séquence héroïque d’évasion traitée comme un rêve alors que pas du tout, et même si elle est complètement hors de la réalité ça ne choque pas! Pas étonnant non plus de croiser des crabes-berlingots, des hippocampes arc-en-ciel ou des méduses lumineuses au milieu d’autres inventions animales savoureuses qui bénéficient du talent d’animateur d’Henry Selick (le réalisateur de l’Étrange Noël de Monsieur Jack et Coraline). Puis arrive cette scène tout bonnement magique, la rencontre avec l’animal mythique, scène qui aurait très bien pu être ridicule si elle n’était aussi parfaitement construite, un pur moment de cinéma hors du temps qui rend cette Vie Aquatique fascinante. Un casting de dingue, un scénario en or massif, une mise en scène prodigieuse, manque un brin d’émotion supplémentaire et on tenait là un chef d’œuvre.

FICHE FILM
 
Synopsis

Steve Z., le chef de l'équipe océanographique "Team Zissou", sait que l'expédition qu'il conduit est sans doute la dernière, et son plus cher désir est de graver son nom dans l'Histoire. Parmi les membres de son équipe figurent Ned Plimpton, qui est peut-être - ou peut-être pas - son fils, Jane Winslett-Richardson, une journaliste enceinte dépêchée par le magazine Oceanographic Explorer, et Eleanor, sa femme, que l'on prétend être "le cerveau de la Team Zissou". Tandis qu'ils affrontent tous les dangers, depuis une mutinerie jusqu'à l'attaque de pirates en passant par un "requin jaguar" plus ou moins imaginaire, Zissou est bien forcé d'admettre que tout ne peut pas être planifié comme il l'aimerait...