La Vengeance dans la peau (Paul Greengrass, 2007)

de le 30/08/2012
 
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Avec La Mort dans la peau, Paul Greengrass frappait un grand coup et imposait son style percutant sur la franchise ainsi que sur le cinéma d’action en général qui n’était pas prêt à opérer ce changement lorsque John McTiernan y était venu 10 ans plus tôt. Assez logiquement il rempile pour la suite mais signe cette fois un tout autre signe presque insaisissable et qui vire à une forme de conceptualisation de l’action au cinéma. De plus en plus désincarné, de moins en moins réfléchi et plus chaotique que jamais, La Vengeance dans la peau marque les limites d’un système tout en restant un objet de cinéma fascinant.

Après le voyage de Jason Bourne vers une forme de désert dans La Mémoire dans la peau, Paul Greengrass avait ramené le héros dans un environnement urbain pour La Mort dans la peau et c’est toujours dans un enfer de béton qu’il va faire vivre son ultime aventure au tueur d’élite qui n’a plus rien à voir avec l’amnésique à la recherche de lui-même des premiers épisode. Déjà proche de l’antihéros dans l’opus précédent, cette fois Jason Bourne semble de plus en plus laisser filer son aspect humain pour devenir cette machine à tuer qu’il était à l’origine. Film-concept jusque dans la temporalité qu’il va explorer, à savoir la dernière ellipse de La Mort dans la peau qu’il va étirer et triturer à l’extrême, La Vengeance dans la peau aborde le genre du thriller d’action selon un paradoxe qu’il ne quittera plus : donner au spectateur une impression d’ultra-réalisme par une mise en scène immersive et agressive tout en livrant des séquences d’action qui finissent par toucher à une forme d’abstraction complètement déconnectée du réel. Et c’est fascinant, même si le mal de crâne guette.

Plus que dans les films précédents va se mettre en place une construction en parallèle entre les actions de Jason Bourne et leur perception par les agences qui sont à sa poursuite, pendant que lui-même les traque, en quelque sorte. Cette conceptualisation est sans doute pour beaucoup liée à l’arrivée de deux scénaristes pour épauler Tony Gilroy, George Nolfi et Scott Z. Burns de la galaxie Soderbergh. Cela entraîne quelque chose qui n’était finalement qu’à l’état embryonnaire dans les films précédents, à savoir une multiplication des points de vue dont le but devient limpide : sortir progressivement Jason Bourne du cadre et par extension de la saga. Pour cela, Paul Greengrass et ses chers scénaristes  prennent au pied de la lettre le titre original qui a perdu tout son sens lors de la traduction. « The Bourne Ultimatum », la note d’intention est limpide, et La Vengeance dans la peau est tout entier construit comme une course, une recherche de vitesse permanente qui frôle l’écœurement. Le corps du scénario devient un prétexte pour augmenter la cadence chaque minute un peu plus et atteindre les limites de la perception du spectateur en le privant toujours un peu plus de la possibilité d’analyser l’action, ou tout simplement de la comprendre. Cette accélération qui finit par donner le vertige tient avant tout de l’exercice de style tant la confusion qui transparait de l’écran ne trouve plus vraiment de justification dans l’esprit du personnage de Jason Bourne, et c’est bien là une des limites du film. Tout le monde, et y compris Paul Greengrass, semble perdre le contrôle de l’action alors que paradoxalement, le héros se trouve lui en pleine possession de ses moyens. Et de l’action il y en a à foison dans La Vengeance dans la peau, jusqu’à transformer le film en véritable shoot d’adrénaline dont les respirations sont apportées par toutes les scènes qui laissent Jason Bourne de côté. Cette rythmique globalement très efficace, et qui permet de faire passer les deux heures de film sans problème, est construite via le concept de double traque permanente, le chasseur devenant la proie et inversement. A l’arrivée on se retrouve avec un film qui s’articule autour de quelques séquences d’action dont la durée des plus impressionnantes dépasse le raisonnable. En points d’orgue, un incroyable jeu du chat et de la souris en pleine gare de Waterloo, en écho à une scène semblable du précédent, ainsi qu’une très longue poursuite à Tanger qui commence à moto et se termine sur les toits, sans doute le plus gros morceau de bravoure de toute la trilogie.

Pourtant, si sur cette longue séquence Paul Greengrass fait des merveilles, ce n’est pas toujours le cas. Les scènes de combat par exemple, ou une courte course poursuite en voiture, font bien trop brouillon pour convaincre, avec une somme d’informations telle que le nombre de plans et la durée de ces derniers brouille complètement la compréhension. Pour la première fois, Paul Greengrass atteint les limites de sa mise en scène à l’énergie, que le montage haché n’aide pas beaucoup. Le chaos prend le pas sur la fluidité et le film perd en élégance. Toutefois, La Vengeance dans la peau conserve un nombre conséquent d’atouts, à commencer par son utilisation judicieuse des moyens de surveillance, extension de ce qu’avait entamé Tony Scott sur Ennemi d’état et Spy Game, jouant ainsi avec un nombre croissant de point de vue. Du côté du récit, il est opéré un véritable retour aux origines avec un héros qui sait qui il est mais va apprendre comment il est devenu ce personnage, histoire de conclure la trilogie en beauté avec une vraie fin, même si celle-ci ouvre clairement une porte pour des suites éventuelles (et la première arrive dans quelques semaines). Ce qui coince dans ce programme c’est que tout cet aspect chaotique qui semble échapper au réalisateur et donc au spectateur ne trouve pas nécessairement d’écho dans le récit. La perception de Jason Bourne, dans le scénario, n’est en rien brouillée par quoi que ce soit, il est d’ailleurs dans la posture de l’agent surentraîné et parfaitement conscient de ses capacités. Dès lors, désorienter le spectateur n’a plus vraiment de sens et La Vengeance dans la peau opte pour un concept qui s’avère parfois payant, le film restant très efficace, parfois moins, et en particulier dans un manque assez marqué d’enjeux humains autour des personnages. A ce titre, certaines révélations sur des relations passées du personnages tombent un peu à plat. Mais pour ses gros morceaux d’action, sa construction habile, sa générosité et sa volonté de provoquer quelque chose de physique chez le spectateur, quitte à le brutaliser, cette conclusion qui abandonne l’idée de réalisme pour sa conceptualisation reste très au-dessus de ses ersatz qui ont suivi et vient clore habilement une trilogie à l’importance non négligeable.

FICHE FILM
 
Synopsis

Jason Bourne a longtemps été un homme sans patrie, sans passé ni mémoire. Un conditionnement physique et mental d'une extrême brutalité en avait fait une machine à tuer - l'exécuteur le plus implacable de l'histoire de la CIA. L'expérience tourna court et l'Agence décida de le sacrifier.
Laissé pour mort, Jason se réfugie en Italie et entreprend une lente et périlleuse remontée dans le temps à la recherche de son identité. Après l'assassinat de sa compagne, Marie, il retrouve l'instigateur du programme Treadstone qui a fait de lui un assassin et l'a condamné à l'errance. S'estimant vengé par la mort de ce dernier, il n'aspire plus qu'à disparaître et vivre en paix. Tout semble rentré dans l'ordre : Treadstone ne serait plus qu'une page noire – une de plus - dans l'histoire de l'Agence...
Mais le Département de la Défense lance en grand secret un second programme encore plus sophistiqué : Blackbriar, visant à fabriquer une nouvelle génération de tueurs supérieurement entraînés. Jason est, pour le directeur des opérations spéciales, une menace et une tache à effacer au plus vite. Ordre est donné de le supprimer. La traque recommence, de Moscou à Paris, de Madrid à Londres et Tanger...