La Servante (Kim Ki-young, 1960)

de le 21/08/2012
 
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On le dit fondateur de la vague de cinéma coréen des Park Chan-wook, Bong Joon-ho et leurs clones, il est soit un film choc soit une série B bâtarde, il est comparé à des tas d’œuvres de cinéastes occidentaux… La Servante de Kim Ki-young est bien plus que tout cela. C’est un de ces rares grands films populaires qui ont su marier une approche typée entertainment un peu bis, une violence viscérale, un propos corrosif sur le monde qui l’entoure et un véritable travail d’orfèvre dans la mise en scène. La Servante est réputé comme étant le premier film sud-coréen visuellement si sophistiqué, et c’est un classique en puissance qui n’a pas volé sa belle restauration et ressortie.

La Servante est sorti en plein milieu de « l’âge d’or » du cinéma coréen, une période qui s’étale grosso modo de 1955 à 1969. Au moins une centaine de films y sont produits chaque année dans cette fenêtre temporelle, et dont la grande majorité sont bien difficiles à voir aujourd’hui. De quoi remettre légèrement en cause le caractère unique et fondateur de La Servante, sachant qu’il est bien difficile de le comparer aux autres. Néanmoins, dans une industrie qui tourne alors au néo-réalisme italien avec des tournages en extérieur et un certain classicisme, Kim Ki-young répond par un tournage en studio, un sérieux goût pour le cinéma de genre dont l’horreur, une vraie tendance au surréalisme, une mise en scène extrêmement sophistiquée et un montage peu orthodoxe. Plus que tout, Kim Ki-young est un cinéaste technicien qui applique certains travaux d’Hitchcock, et c’est bien plus sur cet aspect que le film peut être vu comme fondateur que dans sa prétendue violence.

Il est vrai que La Servante est un film noir, très noir, étouffant même. Un huis clos radical qui ne laisse aucun répit au spectateur et le plonge au cœur d’un cercle infernal. Le récit de cette servante un brin autiste se révélant au fil des bobines comme un monstre manipulateur et à la cruauté sans limite, il fait froid dans le dos. Car ce n’est pas seulement ce personnage qui part à la dérive mais tout un microcosme et donc tout un système de valeurs, tout un ordre social qui part en éclats. Et là où le film est clairement fondateur pour quelques générations plus tard, la nouvelle vague sud-coréenne de réalisateurs biberonnés à la VHS, des réalisateurs cinéphiles ayant accès à des budgets conséquents, c’est dans son esthétisation du sordide. Le cinéma coréen d’aujourd’hui, puisant ses racines formelles dans La Servante, est celui qui donnerait une crise d’angoisse à Michael Haneke et qui n’en finit pas de choquer la bourgeoise ou le cul-serré bobo qui ne peuvent pas supporter plus d’une séance de torture par film (à moins qu’il s’agisse d’un vilain patron qui viendrait de fermer toute une usine, là c’est acceptable). Le cinéma coréen est violent, il est lyrique, il est moralement discutable parfois, c’est un cinéma de l’excès et non de la finesse, mais c’est un cinéma (on parle là d’un certain cinéma coréen, pas de l’ensemble de la production qui de toute façon n’arrive pas jusqu’aux écrans français) qui est aujourd’hui l’un des plus virtuoses du monde, si ce n’est le plus virtuose. Et oui, il prend ses racines dans le film de Kim Ki-young, dans son noir et blanc magnifique et dans ses personnages caricaturaux, des personnages de cinéma. Car La Servante est avant toute chose un « film de genre » qui à la manière de tous les grands films de genre utilise un traitement outrancier pour aborder de vrais problèmes de société. Ici c’est un immense tacle au mode de fonctionnement du modèle de famille sud-coréen des années 50-60, modèle qui n’a semble-t-il pas énormément évolué du côté de la bourgeoisie à la vue de The Housemaid, remake baroque, respectueux et sans limites de ce film par Im Sang-soo. La Servante rejoue le motif classique du personnage décalé introduit dans un milieu guindé au fonctionnement carré et qui va le faire explosé, littéralement. Charnel, sensuel, envoûtant et détestable à la fois, La Servante annonce quelque part le Théorème de Pasolini tout comme il constitue une influence évidente sur les premiers travaux de Roman Polanski. Pas de place pour le bien chez Kim Ki-young, l’humanité semble condamnée à évoluer vers ses plus bas instincts.

Et il est vrai que La Servante ne ménage rien ni personne, brisant tabou sur tabou sans le moindre complexe et transformant le huis clos en une antichambre de l’enfer dont aucun personnage ne peut sortir indemne. Le drame y est traité sur le mode du thriller, et mis en scène avec un sens de la perversion dont l’égal en occident ne pourrait se voir que chez Brian De Palma (ou Dario Argento dans un autre registre). Kim Ki-young adopte une mise en scène très mobile qui s’affranchit du cadre du studio, imposant une sensualité dans l’utilisation du gros plan, une sensation d’oppression dans ces violents travellings avant, un sens du rythme très porté sur la partition agressive et un montage parfaitement accordé. La Servante est ainsi un film qui cherche à la fois à provoquer un malaise physique chez le spectateur, en l’agressant de façon permanente (à travers la mise en scène et le récit) et à distiller un propos social puissant car c’est tout de même une femme sans le sou qui vient détruire de l’intérieur toute une famille bourgeoise. La Servante est un film cruel, envers ses personnages comme envers le spectateur, et l’enfermement qu’il illustre tel un documentaire anthropologue ne provoque rien d’agréable. Pourtant, il n’en reste pas moins un jalon essentiel du cinéma mondial, un cousin éloigné de L’ange exterminateur, et un film brillant dans son traitement frontal de l’horreur ordinaire et de la monstruosité humaine, réalisé avec une classe et une intelligence qui impressionne encore 50 ans plus tard. Ce n’est pas un hasard s’il a bénéficié d’un tel traitement de restauration, il s’agit là d’un classique essentiel et dérangeant.

FICHE FILM
 
Synopsis

Une famille vient d’emménager dans une grande maison neuve. Le père, Dong-sik, enseigne la musique dans une usine pour femmes. Afin de soulager son épouse qui souffre de fatigue, il accepte d’accueillir une servante recommandée par une jeune ouvrière à qui il donne des cours particuliers de piano et qui ne le laisse pas indifférent. Possédant un comportement ambigu, la nouvelle venue s’amuse à espionner les conversations ou à effrayer les enfants. Lorsqu’elle entame une liaison avec Dong-sik, le foyer tombe lentement sous l’emprise de la servante…