La Secte sans nom (Jaume Balagueró, 1999)

de le 09/06/2012
 
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A la fin des années 90, le cinéma de genre espagnol rayonnant au delà des frontières se résume à Álex de la Iglesia, sorte d’électron libre qui mélange déjà les genres avec violence et humour, et Alejandro Amenábar, qui en deux films stupéfiants (Tesis et Ouvre les yeux) s’impose comme le fer de lance de cette nouvelle génération libérée. Alors que ce dernier préparait déjà sa valise pour les USA, et Les Autres, son chef d’œuvre, un trentenaire du nom de Jaume Balagueró faisait forte impression dans tous les festivals de cinéma de genre, de Sitges à Gérardmer, en passant par Porto et Bruxelles, avec La Secte sans nom, un premier film plus que prometteur et quelque peu oublié depuis le raz de marée [•REC]. En bon réalisateur cinéphile, ex-journaliste, Jaume Balagueró applique une règle dont il ne démordra jamais plus : reproduire à l’écran ce que lui souhaite voir en tant que spectateur. Le thriller des années 90 a marqué la gloire des serial killers, avec en points d’orgue Le Silence des agneaux et Seven, deux films que Jaume Balagueró ne perd jamais de vue, tout en créant son propre univers pour une tentative de représentation absolue du mal. Si le résultat ne manque pas d’écueils, premier film oblige, il n’en reste pas moins un bel exemple de thriller horrifique qui cherche à explorer de nouvelles pistes et peurs.

Très au fait du schéma le plus efficace pour choquer le spectateur et faire le tri parmi ceux qui sont réceptifs au genre et ceux qui n’y comprendront jamais rien (voir la critique parue à la sortie dans Télérama ((Guillemette Olivier de Télérama : « Le mal n’a plus de limites, assène l’affiche. L’obscénité non plus. Voici le cadavre d’une enfant, fondu dans l’acide, sur une table d’autopsie. Voici sa mère visionnant en boucle des vidéos de la petite au temps du bonheur. Mais le cadavre était-il vraiment le sien ? L’enquête mènera aux adeptes de la synthèse absolue du mal, dont le gourou, formé à Dachau (!), ferait passer Hannibal Lecter pour un farceur. De plans réalistes grisâtres en instantanés d’enfants suppliciés, c’est le spectateur qui est victime de cette surenchère du sordide. De l’air ! »)) ). La Secte sans nom s’ouvre donc sur une séquence coup de poing, avec une esthétique neo-expressionniste qui doit beaucoup à David Fincher, qui mène vers la découverte d’un cadavre de petite fille en partie décomposé par de l’acide. Jaume Balagueró fait le choix, judicieux, de l’horreur frontale en brisant dès sa première scène ce qui reste un éternel tabou de cinéma, et en n’épargnant rien au spectateur. Choc, dégoût, et le tout avec un vrai sens de l’esthétique, le réalisateur se pose ainsi en amateur de thriller américain américain, qui l’a bercé en tant que cinéphile, mais également de film d’horreur putride italien, avec cette mise en scène de la chair décomposée franchement dégueulasse. Et si par la suite il calme le jeu, déroulant une enquête relativement classique, il n’en oubliera jamais le rapport que son film doit entretenir avec le spectateur, qu’il cherche en permanence à déstabiliser en l’agressant ouvertement. Et cette agression se construit en plusieurs étapes. Tout d’abord le réalisateur et son monteur Luis de la Madrid (qui a monté L’échine du Diable et The Machinist, avant de réaliser… La Nonne) truffent le récit d’images subliminales franchement dérangeantes, entre apparitions fantomatique en mode film de fantômes japonais (image déformée, sonorités agressives) et extraits de ce qui ressemble à du snuff movie. Ils créent ainsi un premier niveau de malaise en sous-entendant clairement l’existence de cette société secrète aux agissements troubles. Ensuite Jaume Balagueró affute déjà ses armes en aménageant des zones de pure obscurité dans son cadre, créant ainsi des lieux surréalistes qui semblent se faire avaler par les ténèbres. Il aboutit ainsi sur une ambiance de noirceur totale, encore appuyée par la succession de rencontres toutes plus bizarres les unes que les autres, dont celle avec Santini (génial Carlos Lasarte qui a joué dans presque tous les films de Balagueró) qui constitue ce qui reste la scène la plus incroyable de tout le film, au niveau des rencontres entre Clarice et Hannibal Lecter. C’est cette addition d’effets, parfois très poussifs il est vrai, qui fait de La Secte sans nom un thriller horrifique souvent très efficace et qui ne cherche pas vraiment l’effet de frisson intense mais sporadique, mais plutôt la mise en place d’une ambiance franchement malsaine jusqu’au climax étourdissant.

Cette construction est parfois laborieuse et il manque encore à Jaume Balagueró l’assurance qui fera la force de ses films suivants. Mais on trouve déjà dans La Secte sans nom tout se qui constituera son « œuvre », parfois à l’état embryonnaire, parfois déjà bien affirmé, mais dans un ensemble encore trop brouillon. Cependant, si l’ensemble est parfois confus, voire complètement capillotracté dans le final, il n’en reste pas moins essentiel dans l’émergence de ce nouveau cinéma de genre espagnol. Sa noirceur, sa violence, son élégance formelle pour filmer l’horreur, son sens du cadre et du découpage, on sent déjà une maturité, simplement déséquilibrée par un désir de trop faire. Il y a beaucoup d’éléments dans La Secte sans nom, sans doute trop et pas toujours justifiés, ce qui donne lieu à une partie centrale qui rame légèrement. Au delà de cela, on y trouve un regard déjà solidement formé sur la notion de deuil et sur comment il faut filmer les conséquences de traumatismes pour créer la peur. Autour des personnages de Claudia et Massera se met en place un belle réflexion sur la perte d’un être proche, et surtout d’un enfant, qui mène vers un comportement d’auto-destruction assez terrifiant. C’est bien dans ce rôle de psychologue, qui transcendera son chef d’œuvre Fragile, que Jaume Balagueró s’impose déjà comme un grand, dans la lignée des plus nobles réalisateurs de thrillers ou de films d’horreur. Ainsi, s’il cède à une horreur presque grand-guignolesque dans son dernier acte, franchement poussif même s’il reste ultra efficace dans l’agression des sens qu’il constitue, La Secte sans nom impose tellement de brutalité et de malaise dans son ultime plan qu’il s’inscrit dans une ligne de films qui hantent durablement par les questions qu’il soulève sur le mal et la manipulation. Une belle entrée en matière pour Jaume Balagueró.

Disponible depuis quelques en années en haute définition en Espagne, La Secte sans nom arrive en France en blu-ray sous la bannière de Wild Side qui avait déjà édité le DVD. Disponible depuis le 6 juin pour accompagner la sortie de Malveillance, le disque de La Secte sans nom reprend exactement le contenu de l’édition DVD. A savoir un documentaire d’une vingtaine de minutes avec Jaume Balaguero en incrustations sur ses images qui nous en dit un peu plus sur ce qui se cache derrière son film, et quelques bandes annonces de l’éditeur. Il est donc toujours dommage de ne pas y trouver les courts métrages Alicia et Días sin luz, ni le commentaire audio présent sur l’édition espagnole.

S’il n’y a pas eu de restauration de l’image, le transfert HD propose un rendu qui est clairement le meilleur à ce jour pour voir le film. Certes, l’images est un peu lisse mais la HD permet de mettre en valeur l’essentiel du travail de Jaume Balaguero sur l’obscurité avec des noirs très profonds.

Pour le traitement sonore, si la piste française est en deçà, la piste en espagnol DTS HD 5.1 est une merveille pour vivre une expérience de spectateur intimement liée à l’ambiance sonore et aux effets choc.

On appréciera le choix de Wild Side de sortir ce film en HD alors qu’il ne représentera clairement pas le gros des ventes, d’autant plus qu’il mérite largement la (re)découverte.

FICHE FILM
 
Synopsis

Cinq ans après le meurtre de sa fille, Claudia reçoit un coup de téléphone de celle-la, lui demandant de la délivrer. Aidée d'un ex-policier, elle part a la recherche de sa fille et va découvrir la terrifiante vérité.