La Piel que Habito (Pedro Almodóvar, 2011)

de le 22/05/2011
 
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On le dit chouchou de Cannes, parmi les « habitués ». Un simple et rapide coup d’oeil à sa filmographie et à l’historique du Festival de Cannes nous rappelle que Pedro Almodóvar a réalisé 19 films en comptant celui-ci et que seuls 4 ont été retenus en sélection cannoise, le premier étant Tout sur ma mère. Aucun de ses films précédant sa période mélo n’avait eu les honneurs de la Croisette. Tout cela pour dire qu’il n’a rien d’un habitué et que c’est un plaisir de découvrir cette année son dernier bébé tant attendu. La Piel que Habito, avec son titre sublime, est une adaptation  du roman Mygale de l’auteur français Thierry Jonquet, un récit qui à priori ne s’accordait pas au cinéma que pratique Almodovar depuis plusieurs années mais qui au final s’impose comme une révolution dans son oeuvre. Almodovar voue depuis longtemps un culte à Alfred Hitchcock, à qui il paye son hommage de film en film, le point d’orgue étant à ce jour La Mauvaise éducation. Une nouvelle étape vient d’être franchie avec ce nouveau film qui embrasse à pleine bouche le thriller et le cinéma de genre. Les adieux, sans doute provisoires, d’Almodovar au mélo sont stupéfiants de maîtrise dans la narration et dans la mise en scène, une merveille à la fois virtuose et malsaine, perverse et moite, un vrai film de genre inattendu.

La première très bonne nouvelle de La Piel que Habito est le retour d’Antonio Banderas. Perdu dans la voix du chat potté, des gamineries chez Robert Rodriguez ou des bouses hollywoodiennes, on n’avait plus trop d’espoirs pour ce très grand comédien tombé dans la banalité. Et si on a toujours loué le talent inné d’Almodovar pour filmer les femmes, cette maîtrise se traduit également pour filmer les acteurs masculins. Banderas rayonne devant la caméra de celui qui l’avait construit, on ne l’avait plus vu aussi incontrôlable depuis Attache-moi. Cela pour en revenir à ce qui fait la nature même de La Piel que Habito, le réalisateur ibérique a reculé pour mieux avancer. En apparence il ne livre rien d’autre qu’un faux film de genre sous l’ombre imposante de Vertigo et Les Yeux sans visage, en réalité il pousse ses obsessions classiques jusqu’à l’extrême, flirtant en permanence avec le grotesque mais en gardant cette élégance qui lui a toujours permis de tout faire passer à l’écran. Syndrome de Stockholm, rapport conflictuel et passionné à la mère, traumatisme sexuel, séquestration, changement de sexe, La Piel que Habito ressemblerait presque à un gigantesque précipité de tout ce qui a fait le cinéma d’Almodovar depuis plus de 30 ans. Mais tout cela passé à la sauce du cinéma de genre, car il s’agit tout de même d’un vrai thriller avec assez peu de passages amusants et de purs moments de tension. À plusieurs reprises, notamment le temps d’une séquence d’opération, Almodovar embrasse même l’épouvante avec brio. En amateur de faux semblants, il articule son scénario autour d’un twist central assez brutal pour s’imposer et fait lentement glisser son film vers une autre forme hybride, dans lequel le drame familial s’embrase en un flamboyant récit de vengeance où la cruauté devient malsaine dès lors que la relation entre le bourreau et la victime se trouble. La Piel que Habito bénéficie d’un scénario tellement intelligent quand il joue l’outrance qu’on se retrouve irrémédiablement séduit. Almodovar est un maître du mélodrame, c’est un fait, mais sa maîtrise du thriller laisse pantois.

C’est qu’Almodovar n’est pas qu’un conteur d’histoire très habile, c’est également un très grand metteur en scène qui trouve dans ce récit étrange et ramifié un moyen d’expression assez fabuleux. Il emballe le tout avec une élégance qui va de pair avec certaines véritables fulgurances dans des plans d’une beauté folle. Comme chez tous les grands, on reconnait d’emblée son style unique, qui trouve avec la bande originale de son complice Alberto Iglesias un écrin fascinant. À l’écran, le trio infernal composé d’Antonio Banderas, Marisa Paredes et la sublime (encore plus que d’habitude) Elena Anaya nous emporte dans un tourbillon étrange, où l’élégance côtoie brillamment l’outrance, avec une classe absolue. Le grand Pedro n’a rien perdu de sa superbe, au contraire il vient de trouver un nouveau souffle des plus réjouissants.

[box_light]La Piel que Habito, ou le renouveau du cinéma de Pedro Almodovar, est une merveille. Ses mélodrames ont beau être les plus beaux du monde, sa maîtrise du thriller éclate dans son dernier bijou. Brûlant, noir, malsain, parfois surréaliste, La Piel que Habito est un film noir fiévreux et un récit de vengeance flamboyant. Sans surprise, Almodovar transforme son matériau de base déjà grand en une pépite de mise en scène. Brillant, comme prévu.[/box_light]

FICHE FILM
 
Synopsis

Depuis que sa femme a été victime de brûlures dans un accident de voiture, le docteur Robert Ledgard, éminent chirurgien esthétique, se consacre à la création d’une nouvelle peau, grâce à laquelle il aurait pu sauver son épouse. Douze ans après le drame, il réussit dans son laboratoire privé à cultiver cette peau : sensible aux caresses, elle constitue néanmoins une véritable cuirasse contre toute agression, tant externe qu’interne, dont est victime l’organe le plus étendu de notre corps. Pour y parvenir, le chirurgien a recours aux possibilités qu’offre la thérapie cellulaire. Outre les années de recherche et d’expérimentation, il faut aussi à Robert une femme cobaye, un complice et une absence totale de scrupules. Les scrupules ne l’ont jamais étouffé, il en est tout simplement dénué. Marilia, la femme qui s’est occupée de Robert depuis le jour où il est né, est la plus fidèle des complices. Quant à la femme cobaye…