La Mort dans la peau (Paul Greengrass, 2004)

de le 29/08/2012
 
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Après une introduction passionnante mais manquant de nerf devant la caméra de Doug Liman, la saga Jason Bourne prend une autre ampleur avec l’arrivée de l’excité Paul Greengrass. La Mort dans la peau gagne en efficacité et énergie dans la mise en scène ce qu’il perd dans un scénario qui s’inscrit cette fois dans le cadre du genre, avec un récit très convenu mais transcendé par la réalisation nerveuse de l’anglais.

Si La Mémoire dans la peau héritait d’un scénario magique, à l’exception du tout dernier acte bien trop convenu, le traitement apporté par Doug Liman n’avait rien de bien transcendant. En confiant les rênes de la franchise à l’anglais Paul Greengrass, c’est un coup de tonnerre dans le petit monde du cinéma d’action. Ancien journaliste reconverti en réalisateur de docu-fictions pour la télévision anglaise, il avait fait très forte impression deux ans plus tôt avec l’incroyable Bloody Sunday, plongée éprouvante dans les évènements de janvier 1972 en Irlande du Nord sublimée par une mise en scène extrêmement immersive et très justement récompensée par un Ours d’or à la Berlinale. Son arrivée aux commandes de La Mort dans la peau apporte très précisément ce qui manquait au premier épisode : une identité visuelle. Et tant pis si le scénario ne joue plus vraiment la carte de l’originalité pour se fondre dans un moule de thriller classique. Exit la recherche d’identité, place à l’acceptation d’un passé trouble. La Mort dans la peau est un film construit autour de la paix qu’un homme surentraîné doit faire avec sa propre identité, et le travail qui y est fait autour de l’humain s’avère parfois vertigineux. D’autant plus que Paul Greengrass y développe une grammaire visuelle agressive et précise qui finira par bouleverser le traitement de l’action au cinéma pour les années à venir. Et son style qui a fait école, il ne l’a pas inventé, il le puise chez le plus grand metteur en scène d’action du cinéma américain, John McTiernan qui l’avait déjà imposé sur Une Journée en enfer.

La Mort dans la peau hérite ainsi d’un traitement musclé qui détone dans l’univers devenu un peu pépère du cinéma d’action des années 2000. Le « parti-pris Greengrass » qui agace autant qu’il fascine, par un aspect faussement brouillon qui aboutit sur une fluidité inattendue. On frôle le mal de crâne tant l’utilisation de la caméra à l’épaule est ici poussée dans ses derniers retranchements, provoquant à l’image un chaos total qui correspond à une extension de l’état d’esprit du héros, mais qui bénéficie d’une lisibilité presque insolente. Chaque scène d’action est un morceau de bravoure jusqu’à l’affrontement final qui tient toutes ses promesses, construit autour d’une course poursuite dantesque et interminable, filmée à l’énergie et montée selon un principe de chaos organisé. Il se dégage de tous ces débordements de testostérone et de ces tonnes de tôle froissée une certaine forme d’élégance qui manquait cruellement à la franchise et qui ne fait que répondre à un scénario pas follement original mais écrit avec application, et dont quelques monuments de noirceur sont à mettre au crédit de Brian Helgeland qui n’a même pas vu son nom cité au générique alors que les meilleures idées viennent certainement de lui. L’identification au personnage de Jason Bourne, toujours en quête de son passé mais s’affirmant de plus en plus dans son rôle de tueur cherchant à détruire le système de l’intérieur, est toujours aussi facile, en grande partie grâce à la place essentielle laissée au facteur humain dans le récit. Paul Greengrass n’est pas seulement intéressé par le traitement frontal de l’action mais également par ce personnage hors du commun qui doit faire face à toutes formes de deuil tout en reconstruisant le puzzle de sa vie passée. En découle une série B d’action moins con que la moyenne et qui assume ses choix brillants d’immersion du spectateur dans un mélange entre le thriller d’action, le survival et le film de vengeance, tout en questionnant un genre franchement balisé qui laisse peu de place à l’innovation. Le réalisateur ne perd jamais de vue son sujet et distille une tension constante que sa mise en scène instinctive, toujours à la limite de la rupture, permet. Ainsi La Mort dans la peau se pose comme un jalon essentiel du cinéma d’action par la maitrise dont il fait preuve, mais également par l’intelligence du développement de ses personnages qui répondent tous à une recherche de réalisme proche d’une approche documentaire.

Ce n’est pas tant dans la mise en scène qu’il faut chercher un parallèle avec le documentaire, car le montage complexe et viril tient bien de l’œuvre de fiction et du cinéma d’action percutant. C’est plus du côté de ces petits détails qui font qu’un film est crédible ou non. Par exemple ces blessures par balle qui laissent des traces durables, ou ces chutes d’une hauteur peu raisonnable et à grande vitesse qui vont handicaper la démarche de Jason Bourne dans tout ce qui va suivre. Le diable est dans les détails, et Paul Greengrass l’a bien compris. Avec un traitement de l’image qui confère au monochrome (photo magnifique d’Oliver Wood) et jouant sur l’action avec la longue focale, le réalisateur va poser sa caméra au plus près de ses acteurs, trouvant une position oppressante lors des course poursuite en live directement de l’intérieur des véhicules. Le résultat est bluffant, souvent extrême et agressif pour les sens (le nombre de plans et d’informations dans chacun d’eux est affolant), mais d’une efficacité redoutable. C’est le traitement idéal pour ce récit au ton souvent pessimiste qui joue à réinterpréter des archétypes du cinéma d’action sous un nouvel angle, procurant au passage une sensation d’entrer en plein cœur de la quête violente de Jason Bourne. Matt Damon y est impérial en héros dérivant constamment vers l’anti-héros, en homme blessé dans sa chair et son esprit, un personnage à l’évolution constante qui évolue dans un univers vaste et en mouvement perpétuel. Face à lui les bad guys et hommes et femmes de l’ombre sont tous au diapason pour orchestrer cette petite perle qui allie brillamment l’action au suspense, avec un penchant marqué pour la paranoïa et la manipulation. La Mort dans la peau est clairement le point d’orgue de la saga, celui qui aura eu le plus d’influence sur le reste de la production, pour le meilleur et pour le pire, et celui qui reste aujourd’hui encore le plus efficace et humain. Dommage que par la suite Paul Greengrass n’ait pas retrouvé cette élégance chaotique qui fait de chaque scène majeure une sorte de chorégraphie maitrisée de bout en bout, à l’image de celle, bluffante et digne d’un ballet, de la rencontre entre Jason Bourne et Nicky.

FICHE FILM
 
Synopsis

Depuis deux ans, l'ex-agent / tueur à gages de la CIA Jason Bourne et sa compagne Marie ont réussi à tromper leurs poursuivants au prix d'une vigilance sans faille. Ce paisible village de Goa aurait dû être leur dernier refuge. Vain espoir. Deux ans plus tôt, Jason avait juré de se venger de quiconque le relancerait. Il tiendra parole...