La mémoire dans la peau (Doug Liman, 2002)

de le 28/08/2012
 
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Début des années 2000, alors que le système James Bond s’essouffle avec la fin de l’ère Pierce Brosnan, Hollywood se trouve un nouveau héros espion avec le personnage de Jason Bourne. Un pitch en béton armé, un metteur en scène venu de la scène indépendante plutôt prometteur, un acteur à qui il manquait un grand rôle populaire, c’est la recette des fondations de la saga avec La Mémoire dans la peau, thriller d’action qui pose les bases de ce qui deviendra la norme pour au moins 10 ans.

Considéré dès sa sortie en 1980 comme l’un des tout meilleurs romans d’espionnage, La Mémoire dans la peau de Robert Ludlum semblait déjà taillé pour le cinéma. Sous la plume de Tony Gillroy, rompu à l’exercice du thriller d’action avec Piégé d’Antoine Fuqua et L’échange de Taylor Hackford (leur troisième collaboration après Dolores Claiborne et L’associé du Diable) ainsi que celle, moins avertie, de W. Blake Herron, le roman devient du pain béni pour jeune loup d’Hollywood. Et c’est Doug Liman, jeune figure du cinéma indépendant alors réalisateur de deux petites perles, Swingers et Go, qui hérite du bébé. Départ d’une franchise et rampe de lancement pour Matt Damon qui n’avait pas vraiment eu l’occasion de porter un film sur ses seules bien élargies pour l’occasion, La Mémoire dans la peau représente bien le thriller d’action des années 2000 porté par un certain degré de réalisme et de jeunisme, avec son héros qui ressemble à Monsieur tout-le-monde et qui semble coincé à l’âge de 20 ans. A la fois novateur dans son développement et terriblement classique dans son traitement, ce premier épisode de la saga Jason Bourne ressemble surtout à une longue introduction qui permettra ensuite à Paul Greengrass de développer une véritable identité, visuelle cette fois. Pour le meilleur et pour le pire.

Doug Liman n’est visiblement pas un réalisateur très porté sur l’action et son traitement cinématographique, mais c’est également un réalisateur qui maîtrise parfaitement la technique. Ainsi, si La Mémoire dans la peau ne révolutionne en rien le thriller d’action sur un plan visuel, le film fait montre d’un sérieux de chaque instant. Une mise en scène appliquée qui n’a absorbé ni le clinquant explosif du techno-thriller d’action façon Ennemi d’état ni la brutalité et l’énergie d’Une Journée en enfer, mais se construit selon un découpage extrêmement classique et une grammaire qui l’est tout autant. Aucune audace ni idée vraiment neuve, des cadres propres, une lumière souvent saturée, une bonne compréhension de l’espace et une poignée de fantaisies dans le traitement en accéléré des bastons ne font pas de La Mémoire dans la peau une quelconque révolution. Sur ce point il apparait même que le film manque cruellement d’identité et ne se démarque en rien du tout venant du début des années 2000. Il reste malgré tout efficace. Dès que le close combat fait irruption dans le cadre, lors de l’affrontement à distance entre Matt Damon et Clive Owen en zone dégagée, ça fonctionne. A l’inverse, ce traitement très académique trouve ses limites dans l’exercice attendu de la course poursuite en voiture. Passage obligé de tout film d’action, celle de La Mémoire dans la peau ne risque pas vraiment d’y rester, dans les mémoires. Elle est pourtant très bien construite, précise, et bourré d’idées marrantes comme la descente des escaliers en Mini mais Doug Liman ne parvient pas à lui imprimer le moindre rythme. A tel point que les véhicules semblent au ralenti. Vraiment, le point fort du film ne se situe pas dans son traitement mais bien dans son scénario qui, à l’exception du dernier acte, est aussi original que brillant. La petite révolution se situe de ce côté.

La Mémoire dans la peau est tout entier construit autour de cette idée absolument géniale selon laquelle le héros est une arme d’élite de la CIA qui s’ignore. L’amnésie, un artifice narratif formidable lorsqu’il est utilisé intelligemment, et c’est bien là que se situe toute la force du script de Tony Gillroy qui va faire avancer son personnage à l’aveugle en même temps que le spectateur. L’effet immédiat est une identification logique pour prendre le concept de quête identitaire au pied de la lettre, une vraie recherche d’identité qui part du néant. Dès lors, Doug Liman peut exploiter le concept à fond au fur et à mesure que Jason Bourne prend conscience de qui il pourrait être. La découverte d’une multitude de langues parlées, de capacités impressionnantes au combat, avec en point d’orgue cette scène troublante dans un café entre Matt Damon et Franka Potente durant laquelle le premier se rend compte qu’il est capable d’analyser tout un environnement et de le mémoriser en un temps record. Ce que construisent Doug Liman et Tony Gillroy, c’est un vrai action heroe qui se découvre en tant que tel sans jamais laisser le public à la traîne, sans lui laisser d’avance et sans en prendre sur lui. C’est le signe d’un scénario bien écrit et qui rend le récit passionnant dans le mystère qu’il instille. D’autant plus qu’on peut y voir un parallèle pas trop con avec un pays qui aurait lui également légèrement perdu son identité, tout comme son cinéma d’action. Au rayon des bonnes idées, le fait de faire évoluer Jason Bourne d’un univers urbain qui l’enferme vers des décors plus vastes au fur et à mesure qu’il prend conscience de sa véritable identité et de ses pouvoirs, ainsi que de son côté sombre, est également bien vu. Malheureusement dans le dernier acte, La mémoire dans la peau perd un peu de son originalité en s’enfermant dans des schémas classiques de thriller d’action, avec un héros qui perd de sa superbe. On tombe dans des codes bien connus et une résolution balisée annonçant la faiblesse principale de l’épisode suivant. Reste que le récit de ce génie assassin qui s’ignore est un modèle du genre jusque dans ses dernières bobines et qu’il permet à Matt Damon d’impressionner par une performance massive qui ne perd jamais du coin de l’œil une réflexion sur l’humain, que la rencontre avec Clive Owen, dont le personnage mutique est fascinant, est géniale et que tout cela annonce de belles choses à suivre. Une introduction pas nécessairement percutante mais malgré tout très efficace.

FICHE FILM
 
Synopsis

Sur la côte adriatique, un petit bateau de pêche repère le corps inanimé d'un homme ballotté par les flots. Des marins s'empressent de le repêcher. Portant des traces de balles dans le dos, cet homme à l'identité inconnue a miraculeusement survécu, mais il ne se souvient plus de rien. Même pas de son nom. Et encore moins des raisons pour lesquelles on a tenté de le tuer.
Toutefois, un indice subsiste : de sa hanche est extraite une petite capsule holographique indiquant un numéro de compte à Zurich. L'inconnu se rend alors dans une banque suisse afin de faire la lumière sur son identité. Une fois sur place, il découvre dans un coffre-fort une mallette contenant plusieurs milliers de dollars, un pistolet, un passeport au nom de Jason Bourne et six autres documents d'identité de diverses nationalités. Ce dernier s'aperçoit bientôt qu'il est suivi à la trace par une mystérieuse organisation.