La Grotte des rêves perdus (Werner Herzog, 2010)

de le 23/08/2011
 
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Si Werner Herzog est aujourd’hui considéré à juste titre comme l’un des plus grands réalisateurs européens (il suffit, si ce n’est déjà fait, de jeter un œil sur Aguirre, la colère de Dieu , Woyzeck ou Fitzcarraldo pour se prendre trois grosses claques successives et en sortir convaincu), c’est surtout grâce à ses fictions pour le cinéma. Ne se concentrer que sur elles revient à retenir 19 films sur une carrière qui en compte une bonne soixantaine, et qui fourmille de courts et moyens métrages, de films pour la télévision, mais surtout de documentaires. Werner Herzog est un explorateur, au sens littéral, un aventurier sur terre et dans l’image, mais également beaucoup d’autres choses. Poète, philosophe, on peut lui prêter de très nombreuses caractéristiques pour aboutir sur une constante : il ne fait jamais rien comme les autres. Avec La Grotte des rêves perdus, le cinéaste allemand s’attaque à une image de peintures rupestres qui lui trotte dans la tête depuis qu’il s’est découvert une passion pour l’art de l’image et livre un documentaire qui transcende les genres pour devenir un objet filmique assez unique. Fascinant, hypnotique, abordant même la métaphysique, le dernier film du génie, et seulement son second documentaire à avoir les honneurs d’une sortie sur les écrans français après Grizzly Man, est une expérience sensorielle qui fracasse tous les cadres dans lesquels elle semblait pourtant s’inscrire.

Au départ il y a un sujet fascinant que tout explorateur digne de ce nom ne pourrait pas laisser passer. En effet il s’agit de la possibilité de fouler le sol de la grotte de Chauvet, contenant les plus anciennes peintures existantes (autour de 30000 ans), et d’y emmener une caméra. En elle-même cette expérience est formidable. Ce que nous apprend le documentaire, parfois très didactique, est d’une richesse incroyable et on se laisse bercer par la douce voix de Werner Herzog (remplacée dans la version française par celle de son ami Volker Schlöndorff, Herzog ayant refusé que le film soit sous-titré afin de ne pas perturber l’expérience visuelle). Mais ce n’est pas tout, car cela en limiterait fortement l’intérêt et ne justifierait en aucun cas, dans la logique commerciale de l’industrie cinématographique aujourd’hui, une exploitation en salles. Plus qu’une leçon de préhistoire, La Grotte des rêves perdus devient une aventure des sens mais aussi une réflexion puissante sur les origines de l’art en général. Dans cette grotte, l’artiste se retrouve face à au travail des plus anciens de ses « géniteurs », ceux qui possédaient les balbutiements de la création de l’image, et la rencontre s’avère des plus troublantes. On connait le goût prononcé de Werner Herzog pour les digressions philosophiques et cet univers formidablement original, quasiment jamais foulé par l’homme, devient pour lui un terrain d’expérimentation et de réflexion d’une richesse incroyable. Ainsi, il y verra la naissance de la représentation sexuelle, de la femme, voire même de l’image animée, élément le plus troublant car assez flou, les animaux aux pattes multiples pouvant aussi bien représenter l’animal en mouvement qu’une sorte de divinité. Les croyances et obsessions étant au centre de son œuvre, il s’appuie sur ces éléments pour laisser son esprit en ébullition divaguer, ouvrant la porte à autant de pistes passionnantes que d’idées saugrenues. La marque d’un grand artiste, un brin philosophe, est là, une invitation au voyage spirituel qui n’en a pas l’apparence, un voyage dans les antres de la mémoire de l’humanité qui nous pose face à nous même, nos peurs et notre mémoire génétique finalement. D’ailleurs, entre autres errances, Herzog va jusqu’à conclure son expérience sur une réflexion effrayante digne d’une œuvre de science-fiction, preuve ultime que son documentaire n’est pas vraiment conventionnel.

Car même sur la forme il ne l’est pas. Qui aurait osé, après une véritable leçon de technique et d’histoire, laisser voguer sa caméra pendant de très longues minutes, sans plus aucune voix pour nous accompagner, sans explications, complètement nus et sans armes face à l’immensité imposante de ce lieu hors du temps? Herzog nous laisse ainsi le temps de la réflexion, face à nos interrogations les plus intimes, avec la pudeur qui est la sienne. Et si l’expérience est aussi sidérante, si intense émotionnellement et visuellement, c’est qu’il a eu cette grande idée d’utiliser le relief. Loin de toute considération économique, Werner Herzog apporte là la seule véritable prouesse technique en 3D avec Avatar. Son film est le seul, avec le chef d’œuvre de James Cameron, à créer ainsi un véritable univers de textures. pour l’expliquer le plus simplement du monde : on ne voit pas la grotte à l’écran, on est à l’intérieur, on sent les parois nous frôler, on en sent presque les odeurs d’un temps lointain. L’expérience repose sur cette immersion totale, incroyable de réalisme, tant ces peintures prennent vie devant nos yeux. Plutôt que cette succession de blockbusters sans âme, il faut se concentrer sur l’utilisation de la 3D qui est faite par les vrais metteurs en scène qui l’incluent dans leur procédé de mise en scène et leur découpage et en sorte des films d’une puissance visuelle éblouissante. Il serait vraiment bête de passer à côté d’une telle expérience, même si les égarement de Werner Herzog qui s’amuse avec les gens du coin dans des interviews parfois surréalistes peuvent repousser. Fascinant, de bout en bout.

FICHE FILM
 
Synopsis

C’est une grotte immense, protégée du monde depuis 20 000 ans parce que le plafond de son entrée s’est effondré. C’est un sanctuaire incrusté de cristaux et rempli de restes pétrifiés de mammifères géants de la période glaciaire. Pourtant, ce n’est pas le seul trésor que ce lieu unique au monde avait à nous offrir… En 1994, au sud de la France, les scientifiques qui ont découvert la grotte sont tombés, ébahis, face à des centaines de peintures rupestres, des œuvres d’art spectaculaires réalisées il y a plus de 30 000 ans – presque deux fois plus vieilles que les peintures rupestres les plus anciennes découvertes jusqu’alors. Ces dessins, ces œuvres, ces témoignages exceptionnels ont été créés à l’époque où les hommes de Neandertal parcouraient encore la terre, en un temps où les ours des cavernes, les mammouths et les lions étaient les espèces dominantes sur notre continent. Depuis, seules quelques très rares personnes ont été autorisées à pénétrer dans la grotte, et ses chefs-d’œuvre sont restés à l’abri des regards – jusqu’à ce que Werner Herzog obtienne l’autorisation d’y réaliser un documentaire d’exception. Avec ses caméras 3D, Herzog a capté toute la beauté de ces merveilles dans l’un des sites les plus grandioses qui soit. Dans un saisissant voyage visuel, Herzog nous entraîne à à la rencontre de nos très lointains ancêtres, à la découverte de la naissance de l’art, de la symbolique puissante des lieux et des étranges personnes qui vivent aujourd’hui dans les environs.