La Dernière piste (Kelly Reichardt, 2010)

de le 25/07/2011
 
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Genre en éternelle renaissance depuis que Clint Eastwood lui donna son coup de grâce en 1992, le western prend depuis diverses formes pour exister à nouveau, sans jamais réussir à s’imposer à nouveau comme un genre populaire. Il reste malheureusement un terrain d’essai, généralement rebaptisé neo-western, propre à des expérimentations et mélanges en tous genres. Quelque part, La Dernière piste, quatrième film de la très rare Kelly Reichardt, appartient à cette mouvance tout en rappelant le spectateur au bon souvenir d’un cinéma devenu lui aussi assez rare aux USA, celui de l’errance. Le road-movie et le western, soit deux genres fondateurs du mythe cinématographique américain, et qui se retrouvent ici unis dans un ensemble qui s’appuie sur eux pour créer autre chose. En illustrant ce voyage de pionniers vers l’ouest et l’espoir d’un avenir meilleur comme le fit John Ford au temps du Convoi des braves il y a plus de cinquante ans, elle ne livre ni plus ni moins qu’une autopsie grisante et aride du comportement humain au sein d’un groupe, de l’éclosion d’un caractère et du fragile équilibre que peuvent constituer des rapports de force. Exigeant par bien des aspects, La Dernière piste est une expérience de cinéma rare et austère, mais fascinante.

Si le film fascine autant, c’est par ses partis pris de cinéma, détonants. En premier lieu l’utilisation du format 1:33, quand le scope est l’ami fidèle du western depuis ses débuts (à l’exception d’une poignée de films de Anthony Mann et William A. Wellman comme le précise la réalisatrice). Le scope est le meilleur moyen de rendre compte à l’écran de l’immensité des grands espaces, ce n’est donc pas ce qu’elle cherche à faire. En fait ce choix va avoir deux conséquences sur la construction de son récit, et s’avère dès lors bien plus qu’un simple effet de style gratuit de metteur en scène au rabais. Elle va tout d’abord clairement créer du hors champ, c’est une évidence, mais pas pour apporter un tension dramatique, La Dernière piste étant un enchaînement de non-évènements. C’est plutôt pour alimenter la bascule opérée en terme de point de vue narratif. Et cela grâce au format « carré » qui a également pour effet d’enfermer les personnages dans un espace restreint. Le titre original, qu’on peut traduire par « la limite de Meek », prend tout son sens dans cette bascule, quand le film porté par un héros typique de western, Meek, laisse la place à Emily. Une femme va prendre en main la destinée d’un groupe en plein effort de survie dans le désert américain à l’époque des pionniers, le symbole est fort. Et contrairement à ce que la logique nous imposerait, ce basculement n’intervient pas lorsqu’elle prend son fusil pour braquer Meek. À ce moment-là la bataille est déjà perdue pour lui. Le pivot se situe à la rencontre avec l’indien, qui induit un changement de point de vue au niveau de la mise en scène, le personnage de Michelle Williams n’étant plus en bord de cadre ou à l’extérieur mais prenant clairement la place de celui de Bruce Greenwood. C’est un des nombreux tours de force de La Dernière piste, qu’il serait crétin de limiter à du « sous-Terrence Malick » comme on a pu le lire de la part de personnes qui n’ont vraisemblablement vu que le début et la fin du film, aux forts accents bibliques (texte + arbre de vie) ou n’ont rien compris à l’oeuvre malickienne qui ne se limite heureusement pas à The Tree of Life. Ce qui intéresse Kelly Reichardt, et c’est une évidence, c’est plus les rapports humains confrontés à une foi absolue, qui dépasse la croyance religieuse dont il est finalement peu question, que le rapport de l’homme à la nature. Cette nature aride n’est ici qu’un décor choisi pour son épure et qui permet de mettre en avant les hommes et femmes qui y évoluent.

L’étude sociologique est passionnante car le spectateur n’est jamais tenu par la main et doit se défaire de tout attachement à des règles de narration classiques, en même temps qu’à des conventions visuelles. Pourtant, l’image est d’une beauté à couper le souffle car la réalisatrice n’a pas oublié que le western reste le règne de l’image. Elle soigne ses cadres pour délivrer sa thèse, ou plutôt son début de thèse qu’il faudra ensuite développer de façon bien plus personnelle. On est ici en plein cinéma de la sensation plus que de la démonstration, cela se ressent par les lignes de dialogues diffusées au compte-gouttes, les coupes franches dans la narration et l’utilisation majeures de figures rhétoriques telles que l’ellipse qui s’imposent comme des évidences jusque dans ce plan final qui entraîne forcément une réaction forte chez le spectateur. Il faut scruter ce regard tellement lourd de sens pour saisir qu’il n’y avait pas plus belle manière de conclure. Si on doit émettre quelques réserves, ce sera sur la notion de groupe pourtant centrale car il s’avère qu’à part trois personnages merveilleusement écrits et interprétés (Stephen Meek, Emily Tetherow et l’indien) on a du mal à voir une vraie profondeur chez tous les membres du convoi. Pour le reste, La Dernier piste est une oeuvre fascinante de par ses choix radicaux, mais surtout une belle réussite portée par l’éblouissante Michelle Williams.

FICHE FILM
 
Synopsis

1845, Oregon. Une caravane composée de trois familles engage le trappeur Stephen Meek pour les guider à travers les montagnes des Cascades. Parce qu'il prétend connaître un raccourci, Meek conduit le groupe sur une piste non tracée à travers les hauts plateaux désertiques. Ils se retrouvent perdus dans un désert de pierre. La faim, la soif et le manque de confiance dans l'instinct de survie de chacun d'entre eux sont autant d'obstacles qui se dressent sur leur chemin.