La Comtesse (Julie Delpy, 2009)

de le 15/04/2010
 
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Pour son troisième film derrière la caméra (après Looking for Jimmy et 2 Days in Paris), l’actrice qui fut un des visages essentiels du cinéma d’auteur européen (chez Godard, Carax ou Kieślowski) puis du cinéma indépendant US (chez Linklater bien sur), n’en finit pas de nous surprendre. Si son film précédent flirtait presque avec du Woody Allen, une comédie assez légère, la Comtesse change complètement de cap. En effet il s’agit d’un drame « historique » qu’on peut presque qualifier de légende tant les écrits le mentionnant sont flous (le procès de la comtesse en question ayant été orchestré à grands coups de financements envers la justice de l’époque) ou inexistants. Ce n’est pas la première fois que le mythe de la comtesse Báthory se retrouve adapté au cinéma, avant Julie Delpy s’y sont penchés Harry Kümel avec les Lèvres Rouges, Peter Sasdy avec Comtesse Dracula mais surtout Walerian Borowczyk dans ses exceptionnels Contes Immoraux. On en retrouve également des éléments (réels ou fantasmés on ne le saura jamais) dans une pléiade de films qui vont de Blanche-Neige aux Frères Grimm. Difficile pour ne pas dire impossible d’établir la véracité des faits, la réalisatrice s’en sort par une habile pirouette en faisant dire à son narrateur que « ce qui suit lui a été conté », elle peut évoluer ainsi en toute liberté. En résulte une fable cruelle, glauque, très moderne et surtout très intelligente dans son approche nouvelle du mythe qui sans vouloir à tout prix réhabiliter le personnage l’éclaire sous un nouveau jour, dans un contexte historique où les femmes puissantes n’avaient pas leur place et dérangeaient forcément le pouvoir des hommes.

On pouvait s’attendre, légitimement, à un traitement se rapprochant du Dracula de Francis Ford Coppola dans le côté baroque et grandiloquent, même si un bon siècle sépare les deux figures historiques. D’autant plus que le mythe de la Comtesse a fortement alimenté celui du Comte Dracula. Mais non, Julie Delpy choisit une approche qui diffère totalement, préférant la proximité des personnages et le registre de l’intimiste, à raison. Car on imagine aisément ce qu’aurait donné ce projet entre des mains moins scrupuleuses, en particulier entre les mains d’un réalisateur masculin. Le sujet est assez malsain en lui-même et il fallait l’aborder avec une certaine forme de sensibilité pour ne pas tomber dans le cradingue et le gore outrancier qui en auraient simplement fait un film d’horreur banal. Heureusement ce n’est pas le cas.

La Comtesse est avant tout l’histoire d’une femme, et non le récit d’une folie sanguinaire. Maniant à merveille l’ellipse narrative, la réalisatrice nous conte l’enfance et l’adolescence de la comtesse en quelques minutes, distillant juste ce qu’il faut d’informations pour comprendre la force du personnage. Rapidement veuve, c’est là que le film commence sérieusement avec l’histoire d’amour qui se dessine entre elle et Istvan. Une passion dévorante mais qui, dans un monde et une époque où certaines choses ne se font pas, brave des interdits. C’est de cette romance tragique que va naître la folie de la Comtesse et son obsession pour la jeunesse. Et c’est sur cette longue descente aux enfers que se focalise la troisième grande partie du film. Illustrant à merveille les ravages psychologiques d’un chagrin d’amour sur une femme passionnée, sur une femme extrêmement forte mais qui se fissure peu à peu. Un être d’une puissance stupéfiante, lucide et très intelligente, mais qui sombre à cause de sa seule faille, celle dans laquelle choisissent de s’engouffrer tous ceux qui fomentent ce complot cruel qui vise à la détruire, elle et son image.

Julie Delpy réussit à donner vie à cette femme trop en avance sur son temps. Dans un monde d’hommes, elle en a été la victime, et il est fort possible que ses « exploits » ne soient qu’une invention. Le propos va bien plus loin que la simple idée de vanité, le film dévoile assez de niveaux de lecture différents pour passionner. La peur de la mort, l’ivresse du pouvoir, la corruption, la place des femmes, tant de thèmes brassés auxquels s’ajoute bien entendu une réflexion sur l’amour, tandis que la religion et la sorcellerie ne restent qu’en filigrane dans une époque pourtant propice aux changements radicaux. La réalisatrice emballe le tout de façon finalement assez classique, se réservant quelques très belles scènes comme celle du bal et cédant parfois à la violence graphique pour illustrer les meurtres et autres agressions diverses. Tout cela reste quand même gentil mais les effets sont réalistes (et une vierge de fer est toujours impressionnante).

En se donnant le premier rôle, Julie Delpy se met en danger, car elle incarne un personnage aussi fascinant que détestable. Mais elle s’en sort admirablement, par son austérité et son naturel. À ses côtés Daniel Brühl (la révélation de Goodbye Lenin et le jeune soldat amoureux d’Inglorious Basterds) ne convainc qu’à moitié, en partie à cause de son physique qui n’a rien de celui d’un prince charmant, tandis que William Hurt est comme toujours incroyable. La Comtesse est un film étonnant à bien des égards, la réalisatrice joue sur un registre difficile qui frôle en permanence la diabolisation et la réhabilitation mais sans jamais y tomber, tente pas mal de choses et propose un film entier, qui va au bout de son propos. On ne peut que saluer la prise de risque, une telle audace n’est pas si commune. Et le résultat est des plus réussis.

FICHE FILM
 
Synopsis

A la mort de son mari, la comtesse Elizabeth Bathory se trouve à la tête d’un vaste domaine et d’une immense fortune. Aidée de sa confidente, la sorcière Anna Darvulia, Elizabeth étend progressivement son influence, suscitant chez chacun crainte, admiration et haine, pour devenir la femme la plus puissante de la Hongrie du 17ème siècle – dictant ses conditions jusqu’au roi lui-même. Elle rencontre alors un séduisant jeune homme dont elle tombe éperdument amoureuse mais celui-ci l’abandonne. Certaine d’avoir été délaissée car elle n’était plus assez jeune et belle. Sombrant progressivement dans la folie, Elizabeth, à la suite d’un accident, se persuade que le sang de jeunes vierges lui procure jeunesse et beauté. Elle commence à prendre des bains dans le sang des jeunes filles du château puis de la région. Débute alors une série d’actes sanglants et diaboliques…