La Colline aux coquelicots (Goro Miyazaki, 2011)

de le 06/01/2012
 
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Personne n’a oublié le terrible désaveu dont avait souffert Goro Miyazaki à la sortie des Contes de Terremer. Son génie de père, le maître Hayao Miyzaki, alla presque jusqu’à renier ce film indigne du studio Ghibli, étalant alors en public des relations père/fils des plus houleuses. Hayao Miyazaki, 71 ans, a besoin d’un héritier pour reprendre les rênes de la machine à rêves et pour se retirer sereinement, et l’échec du premier essai de son fils a été une catastrophe. Toutefois, 5 ans plus tard et sur une adaptation par son père du manga éponyme de Chizuru Takahashi et Tetsurô Sayama, Goro Miyazaki retente sa chance avec La Colline aux coquelicots qui s’inscrit dans la veine la moins facile des productions Ghibli. En effet, parmi la vingtaine de films produits par le studio de Koganei et essentiellement constitués d’œuvres fantastiques se cache une poignée de films très ancrés dans le réel. Ils ont souvent été l’apanage d’Isao Takahata (Le Tombeau des lucioles, Omohide Poroporo ou Mes voisins les Yamada) et sont toujours les moins aimés à cause du manque évident de magie. En se frottant à ce récit très réaliste qu’est La Colline aux coquelicots, Goro Miyazaki prend un risque et fait le bon choix, l’avenir du studio Ghibli à travers ses pinceaux ne manque pas d’intérêt.

En apparence La Colline aux coquelicots n’a rien d’un grand film, rien d’original non plus. Avec ses deux trames narratives parallèles, d’un côté une lutte étudiante pour sauvegarder leur foyer traditionnel et de l’autre une histoire d’amitié/amour naissant trouble entre deux orphelins, l’absence de créatures fantastiques et un visuel très marqué par le réel, difficile d’y retrouver la puissance évocatrice et métaphorique, voire la portée philosophique, des grands films Ghibli. Pourtant à y regarder de plus près La Colline aux coquelicots est tout sauf un film mineur, et en particulier dans ce qu’il représente à la fois dans l’évolution du studio Ghibli et des rapports entre le père et le fils Miyazaki. On pourrait même le qualifier de film important tant il représente une sorte de charnière, une grande métaphore mélancolique déguisée en histoire toute simple et pleine de bons sentiments. Car il y a de ça dans La Colline aux coquelicots, et notamment un récit sans grande surprise dans son déroulement et jusqu’à son dénouement un brin tiré par les cheveux (un heureux coup du sort, ou un invisible tour de magie). On pourra même ressentir une pointe d’ennui parfois devant un certain manque d’émotion et un rythme pas toujours au beau fixe. Mais à côté de ces réserves, qui prouvent simplement que Goro Miyazaki n’est pas encore le grand auteur espéré au sein de l’empire Ghibli, le discours développé dans le film est fascinant.

Il y a tout d’abord un film japonais contemporain qui dresse le portrait d’une société à une époque essentielle de son développement. Avec une présence permanente de l’eau (la mer, une piscine, des seaux pour nettoyer) en arrière plan, La Colline aux coquelicots s’inscrit dans une tradition de cinéma classique qui tente d’expliquer par le détail le bouleversement de l’après-guerre de Corée et l’occidentalisation avec les jeux olympiques. Un premier aperçu des montagnes que peuvent déplacer les étudiants japonais, prologue aux évènements sanglants des années 70 au Japon, et qui met en lumière l’affrontement permanent qui se joue entre une modernité toujours en avance sur le reste du monde et un besoin de maintenir des traditions. C’est tout ce que représente le foyer « Quartier Latin » du film, un symbole de cette harmonie nécessaire pour créer un lien entre les générations. Et s’il s’agit d’un portrait formidable du Japon, c’est également l’illustration de ce qui se joue entre Hayao Miyazaki, Goro Miyazaki, et le studio Ghibli. Le studio est à une époque charnière, en plein changement majeur, garde ses traditions mais s’ouvre de plus en plus au nouveau monde (par la présence de Disney depuis quelques années). Dans La Colline aux coquelicots, les héros Umi et Shun vont à la recherche de leur père en même temps qu’ils apprennent à se découvrir eux-mêmes et l’un l’autre. C’est tout un symbole d’un fils qui accepte la figure tutélaire de son père, lui déclare son amour, et érige l’unité autour d’un projet commun en tant que principe fondamental. Avec La Colline aux coquelicots, Goro Miyazaki ne raconte pas seulement une belle histoire qui pourra tirer quelques larmes aux plus sensibles, il fait part de sa vision pour l’avenir du studio, et qui passe par l’intégration des traditions, et donc son père.

Quête identitaire, réflexion sur le deuil, message d’espoir et portrait visionnaire, La Colline aux coquelicots est un peu tout cela à la fois, une œuvre bien plus symbolique qu’il n’y parait. C’est aussi un pur produit Ghibli avec ce character design si spécifique, un soucis du détail dans les décors qui reste un modèle, une composition du petit nouveau Satoshi Takebe qui respecte un héritage de Joe Hisaishi agrémenté de mélodies jazzy et chants populaires, c’est une animation parfaite et un festival de couleurs. C’est également des visions de Tokyo et d’un Japon plus rural magnifiques, des séquences de nuit belles à pleurer et un découpage toujours intelligent. Goro Miyazaki inscrit son film dans la tradition, un film de famille au sens très large, qui recycle le passage fondamental des transports en commun au moment clé du film (le bus de Mon Voisin Totoro ou le train du Voyage de Chihiro trouvent un écho dans ce tramway-scène de déclaration d’amour) et s’il manque parfois d’équilibre, s’impose comme un évènement important dans l’histoire du studio. On n’est pas prêt d’oublier l’image de cette fille qui hisse ses drapeaux pour ne pas oublier son père, là encore tout un symbole de ce premier pas vers un passage de relai entre un père et son fils.

FICHE FILM
 
Synopsis

Umi est une jeune lycéenne qui vit dans une vieille bâtisse perchée au sommet d’une colline surplombant le port de Yokohama. Chaque matin, depuis que son père a disparu en mer, elle hisse face à la baie deux pavillons, comme un message lancé à l’horizon. Au lycée, quelqu’un a même écrit un article sur cet émouvant signal dans le journal du campus. C’est peut-être l’intrépide Shun, le séduisant jeune homme qu’Umi n’a pas manqué de remarquer... Attirés l’un par l’autre, les deux jeunes gens vont partager de plus en plus d’activités, de la sauvegarde du vieux foyer jusqu’à la rédaction du journal. Pourtant, leur relation va prendre un tour inattendu avec la découverte d’un secret qui entoure leur naissance et semble les lier… Dans un Japon des années 60, entre tradition et modernité, à l’aube d’une nouvelle ère, Umi et Shun vont se découvrir et partager une émouvante histoire d’amitié, d’amour et d’espoir.