La Cinquième saison (Peter Brosens et Jessica Woodworth, 2012)

de le 19/12/2012
 
FacebooktwitterFacebooktwitter

La grande vague de films de fin du monde emporte tout sur son passage, et ce jusqu’en Europe avec La Cinquième saison, troisième film du couple Peter Brosens et Jessica Woodworth, qui du cœur des Ardennes livrent une fable foisonnante sur la vengeance de Mère Nature. Et si le printemps ne venait plus ? La réponse est un film inclassable, d’une beauté formelle à couper le souffle et au propos parfois insaisissable. Une vision d’apocalypse douce et cruelle qui se passe parfois volontiers de dialogues superflus et ne frappe que par l’image pure. Un vrai choc esthétique pour un film profondément noir, dans lequel la place réservée à l’espoir reste minime.

Le fait que La Cinquième saison soit un film en partie belge explique beaucoup de choses. Ce pays est clairement parmi les plus intéressants en terme de liberté cinématographique. Après Le signe des ancêtres (Khadak) et Altiplano, le couple Peter Brosens et Jessica Woodworth achèvent ce qu’ils considèrent comme une trilogie par ce film inclassable aux influence diverses et variées, du cinéma de Frantisek Vlácil à celui de Béla Tarr, en passant par les mouvements surréalistes ou certains films de M. Night Shyamalan et leur matrice : The Wicker Man de Robin Hardy. La Cinquième saison c’est la nature qui vient rappeler à l’homme, à travers le portrait d’une communauté tout à coup bouleversée, qu’il n’est rien sans elle. La démonstration est faite par un savant mélange entre symbolique forte et mouvements opératiques étranges, par la destruction d’une harmonie au sein du récit pour maintenir celle de la mise en images. Le film est une merveille de compositions picturales, chaque plan pourrait être une toile de maître, et quand ces plans généralement fixes adoptent enfin du mouvement, ce n’est jamais sans raison. L’apocalypse par Peter Brosens et Jessica Woodworth est lente et peu mobile comme celle du Cheval de Turin, et quand la nature reprend ce qu’elle offrait généreusement aux hommes, c’est leur âme qui se trouve balayée au profit de l’instinct primitif et du mal absolu.

La cinquieme saison 1

La Cinquième saison, par le grotesque, place l’être humain face à ses contradictions, de façon parfois subtile, parfois sauvage, mais en gardant en permanence le cap du jugement. Rythmé par des scènes surréalistes d’un homme face à son coq qui reste muet, tantôt pathétiques, tantôt totalement burlesque et enfin dévastatrices, ces scènes donnent le tempo d’un film à la rythmique inattendue, posée et faite de plans séquences parfois étirés jusqu’au malaise. Ce conte étrange, qui cherche clairement à briser toute rationalisation, est pourtant bâti sur des fondations bien réelles, qu’il s’agisse de la disparition des abeilles ou de ces étranges processions et coutumes païennes pour accueillir le printemps. D’une base très documentée, Peter Brosens et Jessica Woodworth créent leur fantaisie, sorte de fable dépressive qui condamne les hommes pour leurs excès et leur égoïsme, relecture grotesque des 10 plaies d’Egypte, évocation biblique du sort réservé aux prophètes, ou tout simplement portrait d’une communauté rétrograde qui condamne volontiers ses derniers arrivants en guise de solution idéale à des problèmes qui la dépassent. Film sur les oppositions, La Cinquième saison développe volontiers des pans entiers de récit qui ne trouveront pas un sens immédiat, voire n’en trouveront jamais, mais ouvrent à chaque fois de nouvelles pistes de réflexions. S’il fallait comparer le film à quelque chose de différent, il serait comme un musée ou une galerie d’art, fait de tableaux à priori très divers mais créant une sorte de cohérence générale impossible à pointer précisément. Le film avance en activant ses visions bizarres pour mieux se structurer au fil des bobines, créant son propos au fil du temps et de l’espace, offrant un éventail de compositions belles à en pleurer, puisant leur puissance iconique de cadres structurés avec une précision démoniaque, tels des toiles de grands maîtres ayant convenu de livrer leur vision d’une fin du monde provoquée par l’homme à force de piller allègrement une nature à laquelle il ne donne rien d’autre en retour que la destruction.

La Cinquieme saison 2

Au milieu de cette petite apocalypse se dresse un homme. Philosophe, père et étranger, il est le sage du conte, celui qui détient une forme de vérité et qui sera livré au bûcher pour avoir dévoilé son savoir. A la fois guide incompris et bouc émissaire, il représente celui qui a saisi que l’homme devait se repentir auprès de la nature, et qui va le payer au prix fort. Cela donne bien sur lieu à une succession de séquences d’une cruauté infâme, l’homme broyé retrouvant son côté le plus animal jusqu’à devenir le mal incarné lors d’une rafle effroyable, mise en images par un plan fixe d’une complexité scénographique assez impressionnante, transformant les habitants du village en une masse informe avalant le symbole du savoir. Au milieu de cette longue descente aux enfers qui n’est pas sans rappeler les visions dantesque se dressent trois personnages qui représentent l’espoir car ils restent imperméables à toute forme de corruption morale. Ce sont les trois enfants, qui abandonnent rapidement la pureté de leur teint (la séquence de baiser dans l’introduction est angélique) pour quelque chose de plus instinctif, mais pour les auteurs le salut de l’humanité passe par ces enfants. Le pêcher ne leur est pas nécessairement pardonné mais ils gardent le souffle de vie dont les adultes sont vidés. Dans ce chaos environnant, la belle Alice (étonnante Aurélia Poirier, habitée par son personnage) devient la gardienne d’une humanité, quitte à y laisser sa propre vie. La Cinquième saison est un film d’une beauté trouble aussi bien visible à travers la précision de ses cadres, le déroulé de ses longs plans, que dans ce propos qui s’établit par le surréalisme. Et s’il y a une mince place pour l’espoir, les message des auteurs est très clair : nous sommes perdus.

FICHE FILM
 
Synopsis

Une mystérieuse calamité frappe un village belge dans les Ardennes : le printemps refuse de venir. Le cycle de la nature est interrompu. Alice et Thomas, deux adolescents du village, vont se battre pour donner un sens à leur vie dans un monde qui s’effondre autour d’eux.