La Balade sauvage (Terrence Malick, 1973)

de le 06/10/2009
 
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Alors âgé d’à peine trente ans, après avoir écrit quelques scénarii (dont le premier film de Jack Nicholson en tant que réalisateur, Drive, He Said) et réalisé un court métrage, le mystérieux Terrence Malick se lance dans le grand bain. Le film est aujourd’hui devenu un classique américain malgré son interdiction aux moins de 16 ans, un film qui au cours des décennies suivantes aura inspiré nombre de films majeurs… mais avant toute chose c’est la première œuvre d’un génie, un de ces très rares réalisateurs qui ne s’expriment que par leur travail (je crois qu’il n’existe aucune interview), un pur artiste avec un regard de peintre et de philosophe, quelqu’un de trop rare mais dont l’influence n’est plus à démontrer: 20 ans ont séparés son deuxième et son troisième film et le tout Hollywood voulait être dedans!! La rencontre avec cet artiste est un moment d’émotion intense, il n’a fait que quatre films mais ils sont tous les quatre parmi les plus beaux de l’histoire…

À noter pour l’adecdote que le titre français s’écrit soit « balade » pour renforcer l’aspect road-movie, soit « ballade » qui conviendrait plus pour la connotation musicale et poétique… Quoiqu’il en soit autant privilégier le titre original qui est bien mieux choisi. Badlands c’est une histoire d’amour avant toute chose. Une histoire destructrice inspirée d’une histoire vraie, la cavale sanguinaire de Charles Starkweather (ici Kit) et Caril Fugate (Holly) en 1958, laissant derrière eux onze morts entre le Colorado et le Nebraska. Un couple hors du commun, Charles plus âgé entraînant derrière lui sa compagne. Pour les besoins du film leur différence d’âge a été amplifiée (10 ans), la relation de domination se trouvant de ce fait plus compréhensible.

Le scénario en lui-même est plutôt simple, il s’agit d’une fuite en avant qu’on devine à l’issue pas vraiment heureuse… c’est son traitement qui relève du génie. Déjà à l’époque, Malick possédait son style et son approche du cinéma, là où la grande majorité des réalisateurs se cherchent pendant plusieurs essais. Narration en voix off par un des personnages principaux, récit exclusivement centré sur des personnages et leur environnement (physique ou mental), leurs actions restant au second plan, et surtout l’utilisation omniprésente d’allégories. A un tel point que le spectateur moyen n’y verra qu’un road-movie agrémenté d’images hors sujet, de plans sur un arbre ou sur des animaux… Il ne faut pas s’y tromper, Malick ne filme pas la nature simplement pour sa beauté.

Plutôt que de longs dialogues qui deviendraient vite ennuyeux tant il est impossible de mettre des mots sur certaines idées, il choisit minutieusement ses images pour symboliser l’état d’esprit des personnages. Et il y ajoute le procédé de la voix off pour ajouter une distance. On se retrouve donc avec notre propre interprétation par les images ajouté à celle du personnage d’Holly… c’est brillant! Chez Malick la liberté se gagne au prix du sang, l’enfance se perd par le feu… tout n’est que symboles plus ou moins évidents. Kit symbolise la jeunesse insouciante, instinctive, instable, Holly représente son pendant détaché, pur, beaucoup plus enfantin. Tous deux sont des rêveurs, chacun à sa manière… Et leur amour crée autour d’eux une bulle qui les coupe du monde réel.

Évoluant dans leur propre univers, on ne sera pas surpris qu’ils n’obéissent qu’aux règles qu’ils y ont écrit… ainsi vu sous cet angle le comportement d’Holly devant cet homme agonisant est tout à fait logique, la réalité lui a échappé. Comme un retour à leur état primaire, ils n’obéissent qu’à leur instinct, en particulier Kit. Holly réfléchissant avec nous assez souvent… Leur refuge, c’est la nature. Le seul moment de calme et de sérénité se situe quand ils vivent dans leur cabane au milieu des arbres, ou quand ils roulent dans les badlands avec pour seul décor le désert et les montagnes au loin.. Kit ne tue pas par plaisir, c’est simplement sa façon naturelle d’éliminer un obstacle au milieu de sa route vers la gloire qu’il se fantasme (il n’y a qu’à voir comment il distribue ses objets personnels pour comprendre que dans son monde à lui, c’est quelqu’un d’important).

Martin Sheen trouve ici son plus grand rôle 6 ans avant Apocalypse Now, il dégage un magnétisme impressionnant inspiré du James Dean de Géant. Sissy Spacek est également fabuleuse, prêtant son physique inédit et sa voix enfantine à son personnage complètement détaché du monde. On trouve également le grand Warren Oates dans un rôle malheureusement trop court. La mise en scène de Malick est d’une classe absolue, souvent posée pour exploser lors des excès de violence de Kit. L’ensemble est troublant, onirique, violent, traversé de scènes de pure poésie grâce aussi à une photo sublime, tout comme la musique envoûtante. Ces deux jeunes font des choses horribles et pourtant on les aime…

Le film est devenu un incontournable du cinéma américain, il marque la naissance d’un des plus grands réalisateurs du monde et inspirera très largement Quentin Tarantino qui reprendra la même trame et quelques scènes dans l’écriture de Tueurs Nés d’Oliver Stone, ainsi que la mélodie Musica Poetica de Carl Orff qui sera revue et corrigée par Hans Zimmer dans True Romance… Ce n’est pas encore son chef d’œuvre mais démarrer sa carrière sur un film aussi proche de la perfection c’est assez démentiel!

FICHE FILM
 
Synopsis

Inspirée par l'histoire authentique de Charlie Stark-Weather, jeune délinquant des années cinquante, évocation de la folle équipée de deux jeunes amants auxquels on refuse le droit de s'aimer. Ils laissent sur leur passage de nombreux cadavres dont le père de la jeune fille, qui refusait que celle-ci fréquente un éboueur.