L’Autre monde (Gilles Marchand, 2010)

de le 05/07/2010
 
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Petit détail amusant, outre l’ouverture évidente vers le cinéma de genre, en particulier dans les sélections parallèles, le Festival de Cannes proposait cette année en compétition deux films avec des sujets étrangement proches: Chatroom et l’Autre Monde, pour deux traitements complètement différents mais tout aussi bancals. Gilles Marchand est un scénariste brillant qui a permis à Dominik Moll, Laurent Cantet ou Cedric Kahn de réaliser leurs meilleurs films. Le premier lui rend d’ailleurs la pareille ici en collaborant au scénario de l’Autre Monde qui devait confirmer tout le bien qu’on pensait de Gilles Marchand réalisateur suite à son premier essai Qui a Tué Bambi? Présentation mystérieuse en séance de minuit au festival, une affiche et une promo juste sublimes, les espoirs les plus fous prennent vie. Une ambition un peu folle, un casting étonnant, un sujet casse-gueule mais passionnant, de grosses promesses en fait! Et au final on ne peut qu’être perplexe devant le résultat avec la furieuse envie de crier à la purge en fin de séance. Tout simplement car l’Autre Monde est un film qui a besoin de mûrir dans l’esprit du spectateur pour pouvoir l’apprécier à sa juste valeur. Non pas qu’il s’agisse d’un chef d’œuvre injustement décrié, loin de là, mais après réflexion, une fois assimilé, le film s’avère bien plus intelligent qu’il n’y parait. Mais surtout, et dans ces temps de films périssables qu’on a déjà oubliés une heure après le générique de fin c’est un sérieux atout, il y a des images qui nous obsèdent et nous invitent à y revenir. Et on ne pense pas qu’à la scène de la piscine qui illustre la superbe affiche!

Le virtuel qui s’immisce dans le réel et inversement pour aboutir sur une réalité chimérique, c’est un peu l’idée globale de la chose. Sujet déjà traité par le passé et qui a donné lieu à au moins un chef d’oeuvre à la portée métaphysique renversante, Avalon de Mamoru Oshii, le genre de film inégalable auquel il ne vaut mieux pas se frotter sous peine de paraitre rapidement ridicule. C’est sans doute une des raisons pour lesquelles l’Autre Monde n’est finalement pas, contrairement aux apparences et à tout la campagne de communication autour, un véritable film sur les univers virtuels. Alors bien sur le thème reste très présent avec cette variation étrange de Second Life nommée Black Hole et qui s’avère à l’écran bien plus intéressant que ne le laissaient imaginer les premiers clichés de production, mais on a la nette impression que ce n’est pas vraiment ce qui intéresse le réalisateur qui préfère se concentrer sur l’aspect thriller du récit ancré dans le réel et contaminé par des éléments du monde virtuel.

L’Autre Monde devient dès lors une sorte de chronique adolescente teintée de pessimisme inhérent à une certaine génération à tendance auto-destructrice et d’un soupçon de film noir qui fait suite à l’ambiance fortement inspirée du David Lynch version Twin Peaks qu’on trouvait dans Qui a Tué Bambi? Le film noir on en retrouve les codes narratifs avec une forme d’enquête et la présence presque fantomatique d’une femme fatale, visuellement il n’y a que les rares séquences au sein du Black Hole qui en héritent. Pour le reste, assez bizarrement le film est très lumineux, ce qui crée un contraste avec le propos qui devient presque dérangeant. Des bonnes idées il y en a des tonnes dans l’Autre Monde mais le soucis c’est qu’elles n’apparaissent jamais immédiatement et se dévoilent au cours de la réflexion qui suit le film, ce qui en soit n’est pas une mauvaise chose car il en devient relativement obsédant. Ainsi le personnage de Gaspard par exemple est fascinant car extrêmement difficile à cerner. Il y a un côté très pernicieux dans cette œuvre maladroite et qui se perd un peu en cours de route mais qui par son ambiance ultra travaillée, son sous-texte dépressif et morbide, s’immisce dans l’esprit du spectateur comme un venin.

Une fois de plus on retrouve ce parallèle délicat entre monde virtuel et tendance suicidaire, délicat car il peut vite tomber dans la caricature. On pourrait dire que Gilles Marchand évite ce piège mais finalement c’est assez logique car l’idée n’est qu’effleurée alors qu’elle se prête pourtant à une passionnante réflexion. Au lieu de ça on nous sert le parcours de cet adolescent empoisonné par la beauté malsaine de Sam à tel point qu’il renie son univers, et là encore c’est un sujet intéressant. Sauf que le final vient ruiner toute introspection en nous proposant une conclusion paradoxale, magnifique sur le plan visuel mais d’une lourdeur incroyable sur le fond, faisant suite à un retournement de situation qui se vautre dans le hors sujet total, éliminant d’un coup d’un seul tout l’aspect réel/virtuel du récit pour sombrer dans une intrigue bien trop basique pour convaincre. On pouvait y croire à quelque chose de grand, malgré quelques faiblesses scénaristiques et un rythme qui avait du mal à se trouver, mais la fin sabote l’entreprise et c’est bien dommage.

Car techniquement, c’est plutôt bien géré. Les images du sud de la France ne tombent jamais dans les clichés dégueulasses, les nombreuses scènes de nuit sont superbes, quand Gilles Marchand prend sa caméra à l’épaule ça reste ultra lisible, bref c’est très bon. De même l’évolution lors des séquences virtuelle est très intelligente, la position de la caméra évoluant de celle classique d’un jeu vidéo au départ pour aller vers de vrais angles de cinéma, comme si le réel venait contaminer cet autre monde. Il y avait donc de la matière pour un grand film c’est évident! Pareil pour les acteurs. Si Louise Bourgoin peine encore à convaincre totalement, elle livre enfin une performance d’actrice dans un rôle mystérieux qui lui va comme un gant. Grégoire Leprince-Ringuet est légèrement moins mauvais que dans Djinns mais si c’est ça la relève du cinéma français on a du soucis à se faire. Et si Melvil Poupaud assure le minimum syndical, c’est Pauline Etienne qui récolte les lauriers avec un très joli rôle qu’elle maitrise du début à la fin. Au passage on a droit à une bande son vraiment superbe et qui joue beaucoup dans l’ambiance très singulière.

Au final l’Autre Monde déçoit autant qu’il avait suscité d’attente. Car même si avec le recul la première impression désastreuse s’efface, on a du mal à être convaincu par un film dans lequel on voit de très grandes choses en sous-terrain mais qui n’atteignent jamais vraiment la surface. Comme si le scénariste et le réalisateur n’avaient pas osé ou s’étaient perdus dans leur propre univers. Vraiment dommage.

FICHE FILM
 
Synopsis

C’est l’été dans le Sud de la France. Gaspard est un adolescent heureux qui partage son temps entre ses amis et sa copine, Marion. Mais Gaspard va rencontrer Audrey et sa vie va basculer. Car Audrey est belle, sombre et double. Sur un jeu en réseau elle se fait appeler Sam et cherche un partenaire pour mourir. Pour tenter de l’approcher Gaspard se crée lui aussi un avatar, Gordon, et part la retrouver dans Black Hole.